The Ascent of Humanity by Charles Eisenstein

The Age of Separation, the Age of Reunion, and the convergence of crises that is birthing the transition

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1.1 Wouaou— Le Futur !

Chapitre I: Le triomphe de la technologie

Wouaou— Le Futur !

Depuis les 200 dernières années, les futuristes prédisent la montée d’une utopie technologique, anticipant que la technologie libérera l’humanité du travail, de la souffrance, de la maladie et peut-être même de la mort. Derrière ce point de vue repose l’histoire qui définit notre civilisation : la science nous a tirés d’un état d’ignorance vers une compréhension grandissante de l’univers physique, et la technologie nous a délivrés d’un état de soumission aux caprices de la nature la remplaçant par une maîtrise croissante du monde matériel. Bientôt, nous raconte cette histoire, notre compréhension et notre contrôle seront absolus.

À l’aube de la révolution industrielle, il semblait évident que l’Âge du charbon inaugurait une nouvelle ère de loisirs. D’une industrie à l’autre une machine pouvait faire le travail d’un millier d’hommes. Bientôt viendrait le jour où le travail serait entièrement mécanisé : si une machine pouvait faire le travail de mille hommes, alors il était raisonnable de penser que chaque homme aurait à travailler mille fois moins.

À mesure que progressait la révolution industrielle, il devint vite apparent que la plupart des gens ne travaillaient pas moins mais davantage. Il est vrai que les machines à carder et les métiers à tisser ont libéré des millions de femmes du laborieux travail de filature et de fabrication de vêtements et l’a remplacé par l’horreur des usines de textile. De même, les fonderies ont remplacé les forgerons, le train a remplacé le cheval et la charrette, la grue à vapeur a remplacé le pic et la bêche. Pourtant, en termes d’heures et de condition de travail, de dangers et de monotonie, la révolution industrielle n’a pas rempli sa promesse de remplacer l’homme par la machine. L’ère des loisirs, où les machines à charbon travailleraient tandis que les gens profiteraient de ses bénéfices, arriverait plus tard que prévu.

Les futuristes n’ont pas abandonné pour autant – peut-être avaient- ils simplement anticipé un brin trop vite. Ils n’avaient pas réalisé que le charbon ne suffirait pas – ce serait l’Âge de l’électricité qui inaugurerait finalement la technotopie. L’homme moderne vivrait dans un paradis de conforts électrifiés. L’avalanche d’inventions qui a suivi la domestication de l’Électricité rendit évident que nous possédions le pouvoir d’éliminer la plupart des formes de travail (toujours associé avec le travail physique) et apporter aux masses une disponibilité sans précédent.

Peu doutaient du pouvoir, de l’inévitabilité et des avantages qu’apporterait la transcendance technologique des limites de la nature humaine. D’où le slogan de la Foire mondiale de 1933 : La science invente; l’industrie applique; l’homme se conforme. La montée de la technologie affiche une aura d’inévitabilité, d’espoir et de triomphe. Comme le dit John Von Neumann, « les possibilités offertes par la technologie sont irrésistibles pour l’homme. Si l’homme peut aller à la lune, il le fera. S’il peut contrôler le climat, il le fera. » Seul un fou en douterait et s’opposerait au progrès !

Au cours des décennies après la deuxième guerre mondiale, tous les signes pointaient vers le triomphe imminent de la technologie. Les années 50 et 60 ont été témoins d’innovations révolutionnaires en médecine, incluant les antibiotiques et les vaccins qui (apparemment) annonçaient la fin de ces tueurs de masses qui hantaient la civilisation depuis des siècles. Certains de la victoire, les chercheurs en médecine prédisaient avec confiance la disparition de la maladie. Le cancer, les maladies coronariennes et l’arthrite succomberaient à la médecine moderne comme la polio, la variole, le choléra et la peste l’avaient fait avant. En agriculture, les fertilisants chimiques apportaient des récoltes sans précédent et la promesse d’une abondance illimitée dans l’avenir, qui serait protégée contre l’attaque des insectes par de nouvelles classes d’insecticides tel que le DDT, loué comme étant presque miraculeux. Il semblait que bientôt, l’agriculture ne dépendrait plus de la nature, à mesure que la chimie moderne améliorerait le sol et que les techniques de reproduction amélioreraient les organismes. Également au cours de cette période, l’énergie atomique offrait le potentiel d’une énergie illimitée, « de l’électricité à si bon marché qu’il ne serait pas nécessaire de la monnayer ». Au même titre que le pétrole et le charbon avaient supplanté le travail animal, l’énergie atomique augmenterait notre réserve en énergie de façon exponentielle. Puis, à la fin des années 60, l’espace – la dernière frontière – a elle aussi succombé à la conquête humaine, en premier lieu avec la mise en orbite autour de la terre et culminant par un alunissage en 1969.

Lewis Strauss, le commissaire américain à l’énergie atomique, a joliment résumé cette vision en 1954 : « Il me semble qu’on puisse s’attendre à ce que nos enfants jouissent à la maison de cette énergie à bon marché, qu’ils ne connaitront ces grandes famines régionales qu’à travers l’étude de l’histoire ancienne, qu’ils voyageront sur et sous les océans et dans les airs à grandes vitesses et sans danger, et qu’ils jouiront d’une durée de vie plus longue que la nôtre à mesure que les maladies s’estomperont et que l’homme comprendra ce qui cause la vieillesse. »

Entre temps, les horreurs de la révolution industrielle semblaient s’estomper – ses abominables bidonvilles, le travail des enfants, les épidémies, la journée de travail de 16 heures et les salaires de crève-la-faim. L’épanouissement de la nouvelle science économique, de la psychologie et de la sociologie promettaient d’apporter les mêmes merveilles à l’univers social que les sciences dures avaient apporté à l’univers physique. L’objectif d’une société rationnelle, conçue pour un maximum de bonheur telle une machine conçue pour un maximum d’efficacité, était sur le point de se manifester.

Ainsi, on ne peut se blâmer d’avoir cru que la technologie inaugurerait l’Âge d’or de l’humanité, nous rendrait indépendants de la nature, de la souffrance, et peut-être même de la mort. Il suffirait de pousser nos victoires un peu plus loin, de définir un peu mieux notre compréhension de la nature et notre pouvoir sur elle. Et, entonnent les croyants, il est possible que la nanotechnologie et le génie génétique nous permettent en fin d’atteindre cette précision, de contrôler la nature au niveau moléculaire de même que nous la contrôlons (apparemment) à un niveau plus large. Comme le dit un évangéliste technologique, « nous aurions une armée de robots moléculaires et de nano machines qui nous permettraient de contrôler complètement la nature. Nous la dominons déjà au niveau macroscopique; nous la dominerions alors également au niveau microscopique. »

Le paradigme fondé sur une compréhension et un contrôle toujours croissants représente un mythe fondamental de notre culture que je nomme l’Ascension de l’humanité. Son point culminant serait la compréhension et le contrôle complets, la maîtrise totale de la nature. Le mythe dit ceci : au commencement nous étions entièrement à la merci des forces de la nature, un jour nous transcenderons complètement la nature. Nous contrôlerons le climat; conquerrons la vieillesse, la maladie et la mort; améliorerons les cellules et les gènes; augmenterons le corps ou le remplacerons par des parties mécaniques; téléchargerons notre conscience dans un ordinateur; nous quitterons même entièrement la nature en colonisant l’espace. Penser par exemple à ces fantasmes futuristes : l’application systématique de la nanotechnologie, des robots auto reproducteurs micro miniaturisés armés de la puissance de traitement de super ordinateurs et de programme de génie génétique, peut-être même équipés des vecteurs rétroviraux, guériront la cause de tous les maux dans leur forme naturelle partout dans le monde du vivant. Et lorsque la douleur aura disparu, par l’utilisation du bon gène et du bon médicament il n’y a aucune raison pour que la vie ne fasse que s’améliorer… »(5)

Dans un avenir rapproché, une équipe de scientifiques réussira à construire le premier nano robot capable de se reproduire. D’ici peu et cinq milliards de billions de nano robots plus tard, presque tous les processus industriels existants seront désuets ainsi que notre concept actuel du travail. Les biens de consommations seront abondants, peu coûteux, intelligents et durables. La médecine fera un saut quantique. Les voyages et la colonisation de l’espace seront sécuritaires et abordables. (6)

Les citations ci-dessus proviennent de la frange de la pensée futuriste, mais les attitudes sous-jacentes sont vivantes et bien portantes, par exemple : (1) la réponse à toutes nos difficultés vient de la technologie; (2) le progrès consiste à augmenter notre contrôle sur la nature; (3) un jour notre contrôle de la nature sera complet, ou tout au moins bien plus grand qu’aujourd’hui, permettant la conquête de la maladie, la réduction du travail, l’augmentation de la durée de vie, les voyages dans l’espace et ainsi de suite. Dès les années 1970 et 80, les futuristes tel Alvin Tuffler écrivaient que le plus grand défi auquel ferait face la société en l’an 2000 serait l’utilisation de notre temps de loisir. Aujourd’hui, les études sur l’âge de la retraite assument fréquemment que les gens vivront plus vieux grâce à la technologie médicale et seront plus en santé plus longtemps. À chaque jour nous entendons parler de progrès et d’avancements et bien que ces mots ne possèdent plus la connotation magique d’alors, nous nous demandons avec anticipation quel sera la prochaine révolution technologique médicale, informatique ou du divertissement. Surtout affirmé dans des revues telles que Wired!, Discover, et Scientific American, l’attitude « wouaou » à l’égard du futur est partout, une idéologie du progrès inscrite dans nos croyances fondamentales. Quelle sera la prochaine merveille ? Où nous conduira maintenant la loi de Moore ? (7) Naïves en apparence, les opinions extrêmes citées ici sont simplement des représentations d’un mythe sous-tendant la culture à l’effet que nous parviendrons à accomplir notre destinée de nous élever au-dessus de la nature.

 

Que les mots « Ascension de l’humanité » aient une connotation religieuse n’est pas surprenant. Où ailleurs retrouve-t-on l’idée que l’âge actuelle de souffrance n’est qu’une étape temporaire sur le chemin menant à un état d’existence parfaite à venir ? Le mythe de l’utopie technologique se conforme étrangement à la doctrine religieuse du paradis, ayant la technologie comme notre sauveteur. Grâce au dieu Technologie, nous laisseront derrière tous les vestiges de mortalité et entrerons dans un monde sans labeur ou travail et au-delà de la douleur et la mort. L’omnipotente technologie réparera le gâchis que nous avons fait de ce monde; Elle guérira tous nos maux sociaux, médicaux et environnementaux, tout comme nous échappons aux conséquences de nos péchés lorsque nous accédons au Paradis.

 

C’est, en résumé, l’ascension de l’humanité à laquelle Jacob Bronowski faisait référence dans son classique The Ascent of Man, titre auquel ironiquement le présent ouvrage fait allusion. C’est une ascension à partir des profondeurs de la superstition et de l’ignorance s’élevant vers la lumière de la raison scientifique; une ascension de la peur et l’impuissance face aux forces de la nature vers la maîtrise de celles-ci. Un mythe est une histoire qui offre un modèle pour nous comprendre nous-mêmes ainsi que le monde; c’est également un programme qui oriente nos choix et priorités. Conséquemment, je distinguerai deux aspects du mythe de l’ascension : le Programme Scientifique de compréhension totale et le Programme Technologique de contrôle absolu.

Le Programme Technologique

Commençant avec des outils de pierre et le feu, la technologie nous a donné un contrôle croissant sur la nature, nous a protégés de ses caprices, et nous a assuré sécurité et confort.

Le Programme Scientifique

Par des observations méthodiques de l’univers, en créant et testant des théories, nous remplaçons les mythes et superstitions par un ensemble grandissant de connaissances objectives.

Le passé

Nous avions très peu de contrôle sur notre environnement physique. Nous étions à la merci de la nature.

Le passé

Ayant peu de compréhension des lois de l’univers, nous avions recours aux mythes et superstitions dans une vaine tentative d’expliquer le monde.

Le présent

Bien que plusieurs problèmes soient encore à résoudre, nous avons fait de grandes avancées dans notre capacité manipuler et contrôler la nature. Nous avons conquis plusieurs maladies, réduit les difficultés de la survie, déplacé des montagnes et asséché des lacs, augmenté nos capacités intellectuelles grâce aux ordinateurs.

Le présent

Bien que beaucoup de choses dans l’univers demeurent incomprises, nous avons tout au moins compris la mécanique de base de l’univers; les lois de gravité, la mécanique quantique, l’évolution et ainsi de suite. Nous pouvons expliquer la plupart des phénomènes que nous observons et avons des théories plausibles quant au reste. Le mythe et la superstition n’ont plus leur place.

Le futur

Un jour notre contrôle de la nature sera absolu. Nous prolongerons la vie indéfiniment, effacerons la douleur et la souffrance, éliminerons le travail, voyagerons jusqu’aux étoiles et délaisserons entièrement la Terre.

Le futur

Un jour notre compréhension de la nature sera totale. Nous formulerons une théorie du Tout qui combine la relativité et la mécanique quantique en une seule équation et appliquerons cette théorie pour expliquer tous et chacun des phénomènes observables. Il n’y aura plus de mystère – même le fonctionnement du cerveau humain sera pleinement démystifié selon les principes scientifiques.

 

Ensemble, les Programmes Scientifique et Technologique constituent le mythe définissant notre civilisation. Ils sont intimement liés : la technologie, notre capacité de contrôler le monde, provient de la science, le moyen par lequel nous comprenons et expliquons le monde. La technologie quant à elle offre à la science le moyen d’élucider les derniers mystères de l’univers. La technologie démontre également la validité de la science – si notre compréhension scientifique du monde n’était pas supérieure aux mythes et à la superstition, alors la technologie fondée sur cette science serait stérile.

Les philosophes de la science protesteront qu’il est déjà bien établi même dans les cercles conventionnels qu’une connaissance et un contrôle parfait de l’univers sont probablement inatteignables (à cause d’aberrations telles que l’incomplétude mathématique, la variabilité quantique, et l’hypersensibilité aux conditions initiales). Peu importe, cette information n’a pas encore atteint le niveau de conscience populaire, même parmi les scientifiques. Ce dont je parle est la croyance que la science finira par tout expliquer un jour. C’est cette croyance que la réponse existe et qu’elle est accessible à la science et que celle-ci est bien ancrée dans ses méthodes et principes fondamentaux. Le corollaire technologique à cette foi en la science est notre foi en la capacité de la technologie de tout résoudre. Quelle que soit la difficulté, la solution viendra de la technologie – qui découvrira une manière de résoudre le problème. La science trouvera une réponse. La technologie trouvera une solution.

À la base du Programme technologique se trouve une certaine arrogance à l’effet que nous pouvons contrôler, gérer et améliorer la nature. Plusieurs rêves de la technologie omnipotente se fondent là-dessus. Contrôler le climat ! Conquérir la mort ! Télécharger sa conscience dans un ordinateur ! Conquérir l’espace ! Tous ces buts impliquent le contrôle et la transcendance de la nature, être indépendants de la Terre, affranchis du corps. La nanotechnologie nous permettra de créer de nouvelles molécules et de les construire atome par atome. Peut-être un jour pourrons-nous même recréer les lois de la physique. De notre position de soumission à la nature, le Programme technologique vise à nous en rendre maîtres, une ambition qui imprègne les fondements de la culture. L’aspiration de Descartes à l’effet que la science ferait de nous les souverains et possesseurs de la nature n’est qu’une répétition d’une ambition veille comme le monde : Et Dieu leur dit : Soyez féconds et multipliez-vous, peuplez la terre et maîtrisez-la, régnez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux de la terre…. . (Genèse 1 :28)

Toutefois, un courant contraire imprègne les traditions religieuses, reconnaissant la folie de notre tentative de dépasser la nature. La mythologie grecque présente la figure de Dédale qui viole les limites des mortels en s’arrogeant le pouvoir de voler. Le pouvoir de transcender les limites de la nature appartient aux Dieux seuls et pour sa témérité, Dédale fut puni lorsque son fils Icare, s’est approché trop près du soleil dans son désir d’atteindre les cieux. Dans la Bible, nous retrouvons un avertissement similaire dans la métaphore de la Tour de Babel, qui démontre la futilité de tenter d’atteindre l’infini par des moyens finis. N’avons-nous pas tenté à travers la technologie de nous élever au-dessus de la nature, de la maladie, de l’incertitude, de la mort et de nos limites physiques dans le but d’atteindre l’immortalité ?

 

 

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1998-2008 Charles Eisenstein
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