The Ascent of Humanity by Charles Eisenstein

The Age of Separation, the Age of Reunion, and the convergence of crises that is birthing the transition

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2.5 Mesurer le temps

 

Chapitre II: L’Origine de la séparation

Mesurer le temps

L’ultime et peut être la plus significative conversion de la réalité en nombre est la mesure du temps. Les horloges font au temps ce que le nom et le nombre font au monde matériel, ils le réduisent, le rende fini. Et qu’est ce que le temps si ce n’est la vie elle-même? Le temps est expérience, processus, le courant de l’être. En mesurant le temps, en le convertissant en nombre, nous lui volons son infinitude et son unicité, exactement de la même façon que les noms et les nombres réduisent le monde physique. La mesure du temps transforme la succession de moments uniques en autant de secondes, minutes et heures, et leur nie la particularité de l’expérience subjective de chaque personne qui en fait l’expérience.

Mesurer le temps a débuté à l’époque néolithique avec le calendrier, utilisé pour planifier les semences. Parce que les calendriers sont basés sur les cycles naturels du soleil, de la lune et des saisons, leur effet de distanciation est minime, tout comme les premiers agriculteurs demeuraient très liés à la Nature. Parce que la mesure du temps était cyclique et non linéaire, les premiers calendriers n’avaient pas pour effet d’attacher le temps, de créer l’histoire et de numéroter les années de nos vies. Bientôt, par contre, avec la montée du commerce à distance et des gouvernements hiérarchiques, il devint nécessaire de conserver des archives sur plusieurs années. En Égypte, Mésopotamie, Inde, Chine et Amérique Centrale, les gens ont entrepris de compter les années, par exemple du début d’une dynastie, introduisant ainsi la linéarité du temps et le divorçant des cycles de la Nature. La division artificielle du jour en heures (curieusement, les Babyloniens et les anciens Chinois le divisaient en 12) et l’invention par les Hébreux de la semaine de sept jours ont consolidé le divorce, culminant par le remplacement de l’horloge circulaire par l’horloge digitale, oblitérant ainsi le dernier lien restant entre la mesure du temps et les processus cycliques de la Nature.

Cette division grossière du jour en heures suffit à combler les demandes de l’âge du fer, mais l’industrie requiert une coordination beaucoup plus précise des activités humaines. Le développement d’horloges mécaniques au Moyen Âge a préparé le terrain pour la Révolution Industrielle. Comme le mentionne Lewis Munford, « L’horloge, et non le moteur, est la machine clé de l’âge industriel ». Plus nous mesurions et divisions finement le temps, en premier lieu en heures, puis en minutes et secondes, moins nous semblions en avoir et plus l’horloge empiéta et usurpa la souveraineté de nos vies, et aujourd’hui nous sommes tous à l’heure.

Être ponctuel est le devoir de l’esclave envers son maître ou du sujet envers son Roi. Aujourd’hui nous sommes tous assujetti aux horaires imposés par les exigences de précision de la machine, la régularité et la standardisation. Nous voyons les machines comme nos serviteurs, alors que notre empressement pour être à l’heure dit le contraire. Plongé dans la mesure linéaire du temps, il est difficile d’apprécier l’audace de cette division de la journée en unités uniformes d’heures, de minutes et de secondes définies par l’homme, qui sont volontairement dissociées des processus naturels et « objectives ». Pour paraphraser Thomas Pynchon, l’idée que chaque secondes est de même longueur et irrévocable est apparue en même temps que l’horloge. Ou, comme le dit Paul Campos, « Jusqu’à très récemment une chose comme 6 :17am n’existait pas ».

L’horloge traduit les mouvements célestes en routine terrestre. Mesurer le temps a profondément accéléré la séparation humaine de la nature, Munford commente ainsi, « de par sa nature essentielle (l’horloge) elle a dissocié le temps des événements humains et aidé à faire naître la croyance en un monde indépendant de séquences mathématiques mesurables, le monde spécial de la science. On trouve dans l’expérience commune humaine relativement peu de fondements pour cette croyance, tout au long de l’année les journées sont de durées inégales, non seulement la relation entre le jour et la nuit change-t-elle régulièrement, mais un court voyage de l’Est vers l’Ouest altère le temps astronomique d’un certain nombre de minutes. Si l’on considère l’organisme humain lui-même, le temps mécanique lui est encore plus étranger; bien que la vie humaine ait des régularités qui lui sont propres, les pulsions du pouls, la respiration des poumons, elles changent d’heure en heure selon l’humeur et les actions, et au cours de la journée, le temps n’est mesuré par le calendrier mais par les événements qui y prennent place ».

En fait, l’horloge transforme le temps en parties uniformes, interchangeables du monde machinal, facilitant sa manipulation. Dévalué de cette façon, le temps se conçoit en objet de commerce. Sans cela, qui vendrait ses moments, chacun infiniment précieux, pour un salaire? Qui réduirait le temps i.e. la vie, à de l’argent? L’impitoyable phrase de Leibnitz « le temps est de l’argent » sous-entend une profonde réduction du monde et l’esclavage de l’esprit.

Il n’est pas surprenant que les révolutionnaires de Paris de la Révolution de Juillet 1830 ont fait le tour de la ville en brisant toutes les horloges. La fonction principale des horloges n’est pas de mesurer le temps, mais de coordonner les activités humaines. Tout le reste n’est qu’une fiction, un prétexte : « le temps ne mesure rien d’autre que lui-même » comme disait Thoreau. Fracasser les horloges constitue un refus de vendre son temps, de programmer sa vie ou de la modeler aux besoins d’une société spécialisée. D’autre part, c’est une déclaration « je vivrai ma propre vie », établissant la suprématie du moment présent.

Une vie programmée et accélérée est une vie dont on n’est pas maître, la vie d’un esclave. Le contrôle suprême est de pouvoir commander à quelqu’un de se présenter sur appel : « Quand je te dis viens, tu viendras ». Régner sur l’horaire de quelqu’un c’est régner sur sa vie. Dans la société moderne, nous sommes occupés de façon chronique : trop occupés pour faire ce que l’on désire, trop occupés pour s’arrêter et sentir les roses, pour passer une heure à regarder les nuages, pour jouer avec les enfants, trop occupés pour faire autre chose que ce qui est nécessaire.

Comme le fait tristement remarquer John Zerzan, l’horloge « rend le temps plus rare et la vie plus courte »; d’où l’obsession compulsive de la vitesse, de l’efficacité et du confort de la société technologique moderne. Pour quel autre motif voudrions-nous y arriver plus vite, le faire plus vite, l’obtenir plus vite, si ce n’est à cause de la croyance que nos jours sont comptés? L’anxiété de la société moderne vient en grande partie du sentiment qu’il n’y a pas suffisamment de temps. « Vous devez toujours être en train de faire quelque chose d’utile. Vous devez être productif à chaque minute de la journée. Si, lorsque vous vous couchez le soir, vous ne pouvez dire que chaque minute de votre temps a été utile, alors une partie de votre vie s’est envolée, perdue à jamais. Vous l’avez gaspillée. » Après tout, chaque instant peut être utilisé pour exercer plus de contrôle sur le monde, pour augmenter la survie et rehausser le confort. Après avoir maximisé toutes ces possibilités, peut-être alors pourrons-nous nous permettre un peu de temps libre et de loisirs. Nous permettre ? N’est-ce pas là une métaphore financière ? « Le temps c’est de l’argent ».

« Jouir de son temps » signifiait à l’origine ne pas être sujet aux contraintes du temps; aujourd’hui, nous programmons nos loisirs comme tout le reste, et la liberté de flâner selon son bon gré semble devenue un rare privilège. Nos temps libres ressemblent davantage aux permissions accordées à un prisonnier. Nous ne sommes plus maîtres de notre propre temps.

Le rythme de la vie moderne va en s’accélérant. En affaires, nous avons « l’inventaire en temps réel », les « communications instantanées », les « livraisons le même jour ». Nous programmons nos horaires de façon de plus en plus serrée, à la minute près, imposant ce régime programmé à des enfants de plus en plus jeunes, allant même jusqu’à l’imposer aux nourrissons dans les hôpitaux. Le « multitâche » et la « gestion du temps » sont devenus des habiletés essentielles pour faire face au rythme effréné de la vie moderne. Avec les outils tels le cellulaire et les assistants numériques personnels, ces habiletés constituent des réponses technologiques de contrôle pour tenter de gérer les problèmes déjà occasionnés par le contrôle.

De même que la vie des adultes s’accélère sans cesse pour s’ajuster au rythme toujours plus rapide des machines, les longs après-midis de l’enfance ont fait place à des horaires scolaires contraignants et autres activités programmées. Pour la première fois dans l’histoire, les enfants sont trop occupés pour jouer.

Réfléchissez à l’aspect tragique de cette déclaration, laissez-la raisonner en vous : les enfants sont trop occupés pour jouer. Encore une fois, la cause est l’anxiété de survie. Le jeu est un luxe, une frivolité reléguée aux intervalles entre les activités productives, éducatives et formatrices. L’esprit compétitif du monde adulte d’aujourd’hui interdit de perdre son temps en jouant parce que chaque moment de jeu en est un où votre enfant pourrait avancer dans la vie, se préparant pour l’avenir. Après tout, le jeu à l’âge adulte se limite aux temps libres, et l’enfance est une préparation à l’âge adulte, n’est-ce pas ? Ainsi, nous cherchons à inculquer à nos enfants de bonnes habitudes scolaires, une solide éthique de travail et un bon sens des responsabilités, de crainte qu’ils n’apprennent à leur préférer le jeu, le plaisir et la joie. Quelle sorte d’adultes deviendraient-ils alors ? Probablement le genre d’adulte indiscipliné que ne peut garder un emploi de neuf à cinq et a peu de patience à l’égard d’un travail fastidieux, dégradant ou déplaisant – le genre de travail que la majorité de la population accepte comme une triste nécessité. Ainsi, l’école vient en premier lieu, puis les devoirs, puis la pratique de piano, et finalement la partie de football. Après tout cela, s’il reste du temps, ils peuvent jouer.

Il y a plusieurs années, j’ai remarqué que lorsque j’élevais la voix en m’adressant à mes enfants, c’était habituellement dû à des contraintes de temps. Peut-être fallait-il se rendre quelque part pour une certaine heure et ils refusaient de coopérer. Souvent, plutôt qu’un rendez-vous précis, c’était un sentiment diffus d’anxiété, de manque de temps, le besoin de passer à autre chose. Le « manque de temps » devient une façon de penser, une manière d’être.

Contraindre de petits enfants spontanés, sans inhibitions à se conformer aux horaires des adultes est exactement cela; une contrainte. Mes enfants résistaient aux horaires programmés. Peu importe ce qu’ils voulaient faire, ils voulaient le faire maintenant et prendre tout le temps nécessaire. Si nous n’étions jamais pressés, nous ne perdrions jamais patience. Aujourd’hui, à mesure que j’intègre dans ma vie les observations contenues dans ce livre et me dégage de l’emprise du temps, je constate que je ne crie et ne perds plus que rarement patience à l’endroit de mes enfants, non parce que je sois devenu un saint, mais simplement parce qu’il n’y a pas de raison de le faire. Qu’ils prennent tout le temps qu’ils veulent. Okay Matthew, joue avec tes bas pendant une demi-heure au lieu de les mettre. Pourquoi ne laisserais-je pas un petit garçon jouer avec ses bas sinon parce que nous serions en retard, comme nous le sommes de façon chronique dans nos sociétés modernes. Étant constamment contraints par la prochaine obligation, nous ne pouvons nous dévouer totalement à ce que nous faisons. L’interruption constante du rythme naturel des enfants, forcés à voler chaque moment de jeu dans l’horaire imposé par les adultes, nous programme à une vie adulte de plaisirs furtifs et à la hâte.

Comme suggéré au premier chapitre, l’activité endémique de la vie moderne est une de ses principales caractéristiques et certainement pas une aberration temporaire pouvant être abolie avec la prochaine génération futuriste d’appareils censés nous « épargner » du travail. Être occupé c’est ne pas être libre, avoir des contraintes de temps. C’est être soumis aux priorités de la nécessité. C’est le résultat naturel de l’acculturation de l’enfance assujettissant nos vies à la menace omniprésente de la privation d’affection, d’approbation ou même de confort physique. Arrivés à l’âge adulte, nous sommes profondément conditionnés contre le jeu.

Lorsque nous prétendons être trop occupés, qu’entendons-nous par là ? Nous voulons dire que nous avons d’autres choses à faire, des obligations dictées par la survie; nous voulons dire que nous ne sommes pas libres de faire ce qui nous plaît. Il ne serait pas « pratique » de mettre le jeu avant le travail, croyons-nous. Nous nous imaginons perdant notre emploi, faisant faillite, se retrouvant à la rue. Il nous vient rarement à l’esprit que le jeu puisse être productif sans être consciemment orienté vers la productivité. Lorsque cela se produit, nous croyons que c’est le monopole des artistes et des génies, les rares chanceux qui parviennent à faire ce qu’ils aiment. Mais en réalité, cette logique est inversée. Le génie est le résultat de faire ce que l’on aime, et non son pré-requis. Le problème est évidemment de découvrir en quoi cela consiste. C’est supposé être le rôle de l’enfance mais notre culture en a fait le contraire. Lorsque nous sommes si complètement déboussolés que nous ne savons même plus ce que nous aimons, la seule solution est de cesser de faire ce que nous n’aimons pas, et ne rien faire pendant quelque temps. C’est le message encodé dans l’histoire biblique de l’Exode selon laquelle les enfants d’Israël, après s’être libérés de l’esclavage, durent errer dans le désert pendant quarante ans avant de trouver la Terre Promise. De façon similaire, nous devons rejeter la dictature de l’activité frénétique incessante et nous permettre d’errer pour un temps afin de trouver notre joie.

Le plus ironique et l’indication la plus incontestable de notre servitude se manifeste dans notre aversion pour les longues périodes de temps libre. Le véritable esclave est amené à craindre la liberté. Ainsi, nous remplissons nos temps libres de passe-temps, nous cherchons à être divertis, c’est-à-dire détournés de nous-mêmes. L’anxiété sous-jacente de la vie moderne nous a volé nos moments et nous incite à une activité incessante.

La mesure du temps, surtout la mesure linéaire, suscite la projection conceptuelle d’un futur abstrait, une autre source fondamentale d’anxiété et d’insécurité. Il y a toujours quelque chose envers quoi nous devons nous préparer, toujours une raison de ne pas être entièrement immergé dans le « maintenant ». Lorsque nous hypothéquons le présent au profit de l’avenir, c’est habituellement dans l’intérêt du même aspect pratique invoqué lorsque nous disons que nous « ne pouvons pas nous le permettre ». Comparons notre anxiété de survie à la description de Marshal Sahlins des chasseurs-cueilleurs :

« Un problème plus sérieux apparaît dans l’observation fréquente et exaspérée d’un certain « manque de prévoyance » parmi les chasseurs-cueilleurs. Toujours axés sur le présent, sans l’ombre d’une pensée ou d’un souci à l’égard de ce que demain peut apporter, le chasseur semble déterminé à ne pas accumuler de réserves, incapable d’une réponse planifiée à la catastrophe qui l’attend sûrement. Il adopte plutôt une insouciance réfléchie. »

Dans la compréhension de Sahlins de la « richesse des sociétés primitives » où la Nature pourvoit facilement et abondamment, il n’y a aucun besoin de planifier pour l’avenir. Par contre, dans une société agraire, une telle nonchalance peut être fatale, d’où l’apparition de la mentalité linéaire selon laquelle « on récolte ce que l’on sème », mentalité qui régit encore la pensée moderne. Nous pouvons toujours faire quelque chose pour accroître notre gain personnel, améliorer notre position dans le monde, augmenter notre sécurité future. Les choses ne sont jamais satisfaisantes telles qu’elles sont quand la vie est fondamentalement une lutte pour la survie. Ainsi, le présent devient soumis au futur. C’est la mentalité de l’agriculture selon laquelle le travail d’aujourd’hui produit la moisson de demain. Dans l’éternel présent, le travail pourrait-il supplanter le jeu ?

Un phénomène similaire apparaît au niveau collectif : sans les abstractions du futur et du passé, il n’y aurait pas de progrès. Inversement, sans le concept du progrès, le temps aurait peu d’utilité. L’accumulation de la culture et de la technologie définit une direction du temps en référence à des jours plus simples. Tôt dans cette ascension exponentielle, alors que le changement se faisait lentement, seule une conscience rudimentaire du temps existait. La conscience du temps s’est cristallisée en même temps que l’accumulation du changement.

Le temps n’est pas une invention que nous aurions pu refuser même si nous avions été plus sages. C’était plutôt le produit inévitable de la progression du langage, des nombres et de la technologie, chacun s’auto-générant et se renforçant mutuellement. Par exemple, le langage écrit, qui servait à l’origine à tenir des registres, a créé la notion du temps linéaire et la conception de l’histoire, les mots n’étant plus confinés à l’instant.

Parce qu’inextricablement liée à la vitesse, au confort, à l’efficacité et au progrès, la technologie telle que nous la connaissons est enracinée dans la réification du temps linéaire. Nous pouvons alors nous demander si une autre conception de la technologie est possible. C’est difficile à imaginer. Il semblerait que toute technologie qui s’auto-génère définit ainsi le progrès et donc le temps linéaire. Cependant, le progrès n’a pas à être artificiel ni destructeur. Après tout, la vie a évolué en formes de plus en plus complexes sur des milliards d’années, devenant une crise planétaire depuis seulement quelques milliers d’années. Cela suggère un mode de technologie différent, qui recherche spécifiquement à retrouver et à s’harmoniser avec les processus de la nature. Une telle technologie existait effectivement dans les pratiques magiques des peuples primitifs qui recherchaient, comme le disait John Zerzan « la régularité, et non le remplacement des processus naturels ». La technologie « post-technologique », si je puis utiliser une telle expression, prendra comme modèle les cycles de la nature et en particulier les pratiques « magiques » des peuples anciens. Elle cherchera à s’adapter au lieu de conquérir, et se préoccupera de la beauté plutôt que du contrôle. Ce mode de technologie que je décrirai plus loin dans ce livre, ne sera plus du tout séparé de la nature, elle en sera plutôt une extension biologique qui nous ramènera à une vie intemporelle dans laquelle la mesure du temps linéaire n’est qu’un jeu.

 

 

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