The Ascent of Humanity by Charles Eisenstein

The Age of Separation, the Age of Reunion, and the convergence of crises that is birthing the transition

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2.3 Étiqueter le monde

 

Chapitre II: L’origine de la séparation

 

Au même moment où le domaine humain séparé se consolidait autour des technologies du feu et de la pierre, une technologie encore plus puissante se développait – la technologie mentale appelée le langage. Constitué de symboles rattachés arbitrairement aux objets, attributs et processus qu’il nomme, le langage est en fait un domaine humain séparé, une carte, une représentation de la réalité fabriquée par l’homme.

Le langage précède toute technologie nécessitant l’accumulation de connaissance et la coordination des activités humaines. Tout ce qu’a créé la civilisation humaine, des pyramides à la station spatiale, repose ultimement sur un fondement symbolique. Sans ces modèles, instructions, spécifications, contrats, horaires et bases de données, pourrions-nous bâtir un microprocesseur, une bombe à hydrogène ou un radiotélescope? Pourrions-nous opérer un aéroport ou un camp de concentration?

Dans l’introduction de ce livre en faisant référence à la technologie, j’ai posé la question, « le don peut-il être séparé de la malédiction? ». Comme le démontrent les exemples ci-dessus, nous pouvons poser la même question pour le langage. La sphère humaine distincte repose sur le langage et depuis le début il porte un pouvoir destructeur aussi bien que créateur.

Le pouvoir destructeur du langage est contenu dans la nature même de la représentation. Les mots, en particulier les noms, contraignent une infinité d’objets et processus à entrer dans un nombre fini de catégories. Les mots nient l’unicité de chaque moment et expérience, les réduisant à un « ceci » ou « cela ». Ils nous octroient le pouvoir de manipuler et de contrôler (avec la logique) les choses auxquelles ils se réfèrent, et cela au détriment de l’immédiateté. Quelque chose est perdu, l’essence même de la chose. En généralisant les particularités en catégories, les mots rendent invisibles ce qui les différencie. En étiquetant A et B comme arbres et en nous conditionnant à cette étiquette, nous devenons aveugles à la différence entre A et B. L’étiquette influe sur notre perception de la réalité et notre façon d’interagir avec elle.

Les chasseurs-cueilleurs, étant plus près d’une époque antérieure aux étiquettes génériques, étaient animistes et croyaient à l’esprit sacré unique de chaque animal, plante, objet et processus. Je peux m’imaginer un temps où l’arbre n’était pas un arbre mais un individu distinct. Si ce n’est qu’un arbre parmi une forêt d’arbres, qu’importe si on le coupe. Rien d’unique n’est retiré du monde. Par contre, si nous le voyons en tant qu’individu unique, sacré et irremplaçable, alors nous le couperions avec une énorme circonspection. Nous pourrions, comme le font beaucoup de peuples indigènes, méditer et prier avant de commettre un acte d’une telle énormité. Ce serait l’occasion pour un rituel solennel. Seul un but digne justifierait cet acte. Aujourd’hui, ayant converti tous ces être divins et uniques en « arbres », nous coupons à blanc des forêts entières sans même y réfléchir.

Bien sûr, il en va de même pour les êtres humains. L’éloignement causé par le langage facilite l’exploitation, la cruauté et le génocide. Lorsque l’autre dans une relation est simplement un membre d’une catégorie générique, que ce soit un client, un terroriste ou un employé, l’exploitation ou le meurtre deviennent beaucoup plus faciles. Les épithètes raciales servent le même objectif, à « déshumaniser la victime ». Pourtant, la déshumanisation commence avec les catégorisations, même avec le mot « humain ». Je ne préconise pas l’abolition des noms mais plutôt d’être sensible à leur irréalité relative. C’est lorsque nous nous perdons dans la sphère des abstractions construites par l’homme – les statistiques, le nom des pays, les chiffres dans un livre comptable – et les prenons pour la réalité que nous finissons par commettre des actes de violence.

Lorsque nous connaissions intimement tous les visages, nous n’avions nul besoin d’utiliser des termes génériques comme le « peuple ». Vivant parmi des étrangers, il nous est difficile d’imaginer la richesse de l’intimité vécue par nos ancêtres. Nos mots étouffent non seulement la richesse sociale, mais l’ensemble de notre expérience sensuelle. Margaret Mead a un jour remarqué, « lorsqu’on a appris à croire que le bleu et le vert sont des couleurs différentes, il devient difficile de penser comment quiconque pourrait voir ces deux couleurs si elles n’étaient pas différenciées, ou comment ce serait de penser aux couleurs seulement en terme d’intensité et non de teinte ». Et si nous n’avions tout simplement aucun mot pour la couleur, verrions-nous un monde peint des dizaines de millions de couleurs que l’œil peut percevoir? Combien plus riche et vivant serait ce monde. Chaque instant un festin visuel.

Cette abstraction croissante de nous-mêmes par rapport au monde, à laquelle le langage contribue, pourrait peut-être expliquer pourquoi il y a quinze ans les gens pouvaient distinguer 300,000 sons; aujourd’hui, beaucoup d’enfants ne peuvent en distinguer plus de 100,000 et la moyenne est de 180,000 sons. Il y a vingt ans, le sujet moyen pouvait détecter 350 tonalités d’une même couleur. Aujourd’hui, ce nombre est réduit à 130. En nommant le monde, le rendant abstrait et le réduisant, nous avons appauvrit notre perception. Le langage est la base et le modèle de la standardisation, de la généralisation et de l’abstraction qui sous-tendent la science et l’industrie moderne. En science, c’est par la croyance à des lois universelles générales s’appliquant à un substrat amorphe de particules fondamentales; dans l’industrie, c’est par la standardisation des pièces et des processus. Le prix à payer est la perte de la richesse originale de la substance de notre être. Occasionnellement, on peut être saisi par un moment de perception sans la médiation du langage ou d’autres systèmes représentationnels. Le mot vibre d’une indescriptible richesse de son et de couleur. Dès que nous tentons de l’expliquer, de l’interpréter ou d’exploiter cet état, nous nous distançons de la réalité immédiate et l’expérience se dissipe. Avoir l’habitude d’interpréter le monde à travers la représentation symbolique nous garde perpétuellement à distance de la gloire de la réalité.

La réalisation que le langage peut nous distancier de la réalité remonte à des milliers d’années, tout au moins au temps de Lao-tseu qui introduit le Tao-Te-King par ces mots : « Le Tao dont on peut parler n’est pas le vrai Tao; le nom qui peut être nommé n’est pas le vrai nom ». Les premières lignes d’un des plus grands textes spirituels classiques sont un avertissement, une admonition contre l’insuffisance du langage à représenter la vérité.

Dans le Sutra du Cœur, une des œuvres les plus importantes du canon Bouddhiste, on retrouve également un avertissement semblable concernant le « vide de tout enseignement ». La vérité ne se trouve pas dans les mots de l’enseignement; c’est une erreur d’assumer que les mots eux-mêmes contiennent la vérité.

D’un autre coté, les anciens reconnaissaient un aspect créatif du langage, en parallèle avec sa tendance à distancier et à tromper. Il existe un courant mythologique pointant vers l’existence d’une Langue Originelle, un langage vrai, non symbolique ou abstrait de la réalité, faisant lui-même partie de la réalité. Ce langage serait peut-être ce que Derrick Jensen nomme « une langue plus ancienne que les mots », semblable aux sons produits par les animaux sauvages. Ce langage nous est presqu’entièrement perdu aujourd’hui sauf pour les quelques exclamations restantes, produisant une réverbération primale dans notre corps et psyché, des mots comme « Tadam » « Wahou » « fiou » « Hum » « Ouf ». Plusieurs de ces mots proviennent directement du Sanskrit. Certains confèrent au Sanskrit un statut spécial, celui d’être plus prêt du langage de la réalité que toute autre langue. Tous ceux qui ont fait l’expérience du chant Sanskrit peuvent le confirmer, les mots et les phrases possèdent souvent une résonnance émotionnelle qui peut être très différente de leur sens sémantique. Même ceux qui ne connaissent pas le Sanskrit peuvent en être fortement affectés. Des mots tels que "Om", "Ah", "Ram" et plusieurs autres ne signifient pas ou ne représentent pas le divin, ils sont des aspects du divin. Ce point est extrêmement difficile à saisir par le mental dualiste.

On trouve la même résonnance dans d’autres langues anciennes. Dans le taoïsme comme dans l’hindouisme, certaines sonorités sont investies de pouvoir psycho-physique indépendant de leur sens sémantique. Dans certains exercices de chi gong la prononciation correcte de ces mots est considérée très importante. Il ne suffit pas d’en savoir la signification, eurent-ils même une signification dans le sens conventionnel. Comme pour ouf! et ouah!, le son est la signification. Dans le judaïsme également le pouvoir sacré de certains mots est considéré comme émanant de leur sonorité. Il est même dit que de les entendre sans en comprendre le sens est suffisant pour induire un changement psychologique chez le sujet.

Des déclarations similaires ont été faites pour les langues originales des indigènes d’Amérique du Nord. Joseph Epes Brown a remarqué, « parmi les langues indigènes américaines et Inuits, il existe un riche mélange d’expressions verbales et non-verbales ». Autrement dit, la distinction entre le son et le mot n’est pas aussi clairement conçue que dans les langues modernes. De plus, « les mots ou les noms prononcés ne sont pas compris symboliquement ou de manière dualiste comme ils le sont dans l’Anglais… Une telle séparation (entre le son et le sens) n’est pas possible dans les langues natives américaines dans lesquelles existe une mystérieuse identité entre le son et le sens ». Parce qu’ils ne sont pas de simples étiquettes, dans ces langues, les noms propres et les noms communs sont un aspect intrinsèque de l’être nommé : « Nommer un être, ou n’importe quel aspect ou fonction de la création, actualise cette réalité ».

Les indiens traditionnels d’Amérique du nord ne vont donc utiliser les vrais noms des choses qu’avec beaucoup de circonspection car nommer l’ours, par exemple, invoquera sa présence. Le pouvoir créateur du verbe est difficile à comprendre pour le mental dualiste– simplement de parler d’une chose ne va pas la changer, n’est-ce pas ? – mais nous pouvons observer des vestiges de cette compréhension dans certaines « superstitions » qui ont survécu jusqu’à nos jours. Énoncer des possibilités sombres est un tabou très fort chez les Chinois, elles pourraient ainsi se manifester. Même en Amérique on « touche du bois ».

Que les mots ne soient pas des étiquettes arbitraires apposées sur une réalité objective mais plutôt une force créatrice, fait écho à l’association de certains sons avec la puissance divine chez les Hindous, à l’équivalence biblique du Verbe et de Dieu, ainsi qu’à l’identification quasi universelle du souffle à l’esprit. Que sont les mots sinon un type particulier de souffle? Les mots sont un souffle intentionnel, un souffle porteur de sens, un souffle créateur parce qu’ils infusent du sens dans un monde qui, autrement, ne pourrait qu’être. À partir des matériaux bruts de la nature, nous constituons par les mots, l’existence d’une sphère humaine, à l’instar du Dieu de la Genèse dont le Verbe créa le monde matériel. Comme Dieu, à l’image duquel nous sommes créés, nous faisons exister des mondes par les mots.

Pourquoi alors notre langage actuel semble-il si impotent, si inefficace? Pourquoi les mots sont-ils devenus si bon marché? Qu’est-il advenu de cette langue originelle et de son pouvoir créateur? Comment le souffle créateur est-il déchu pour devenir cette matrice omniprésente de mensonge où nous résidons aujourd’hui?

Au commencement, il n’y avait pas de mots tels que nous les connaissons aujourd’hui, pas de sons représentationnels, seulement les cris de l’animal humain. À quoi ressemblait ce langage originel? En fait, on y a toujours accès aujourd’hui. Parce qu’il n’est pas conventionnel mais fait partie de la réalité, le langage originel ne peut être irrévocablement perdu, seulement temporairement oublié. Il est enfermé à l’intérieur de chacun de nous, prêt à émerger aussitôt que l’on se dépouille des inhibitions de la civilisation. Une telle occasion survient lorsque nous faisons l’amour. Les sons émis alors ne sont rien d’autre que le langage originel. Ils n’ont pas de signification comme les mots habituels mais on ne peut les considérer comme insignifiants. Ils sont des vecteurs de communication beaucoup plus honnête et intime que n’importe quel échange sémantique. Apparemment les traditions Taoïste et Tantriste ont fait une étude de ces sonorités, mais je ne suis informé que de quelques vagues références et descriptions superficielles présentes dans la littérature. Par contre, Jack Johnston, un psychologue contemporain, a développé un puissant système de traitement sexuel par de puissants orgasmes, en utilisant un son qu’il est difficile de transcrire mais ressemble à ceci « ahhh-ahhh ». Il est intéressant de noter que Johnston a découvert ce son par une « recherche intuitive ». Il ne l’a pas inventé, il a plutôt découvert une disposition latente qui fait partie de l’être humain. Voilà un exemple parfait de la technologie, ou anti-technologie, de l’Âge de la réunion qui n’est pas fondé sur le contrôle et la séparation.

Toute expérience émotionnelle intense peut provoquer l’émergence du langage originel – une vocalisation spontanée d’extase, de douleur, de joie, de peur, de rage etc. incluant les roucoulades faites aux bébés. Ce langage apparaît lorsque les mots ne suffisent pas ou lorsque nos émotions vainquent les inhibitions de la culture, c'est-à-dire lorsque nous perdons le contrôle. Ce ne sont pas réellement des mots, ce sont des sons, des cris, l’appel de l’animal humain. Ils ne tirent pas leur signification de la grammaire et ne sont pas soumis à la convention.

La Langue Originelle n’est pas complètement disparue du langage ordinaire, elle interpénètre le langage moderne, on pourrait dire qu’elle est la voix derrière les mots. Dans un ouvrage technique intitulé “Languages Within Language: An Evolutive Approach”  (Les langages dans la langue : une approche évolutive), le linguiste Ivan Fonagy a tenté de la décrire. Son travail fut de développer une approche statistique montrant la correspondance à travers les différentes langues, entre le sens et certaines sonorités. Par exemple, il a découvert que pour les langues française, anglaise et hongroise les premières voyelles des mots sont plus marquées dans les mots décrivant des concepts tels que lumière, dessus, joyeux et jolie, que dans leurs opposés. Les consonances douces prédominent dans des mots comme amour, tendre, doux, bon et mignon, tandis que les consonances dures prédominent dans les mots comme colère, sauvage, difficile, méchant et amer. Autrement, les prononciations individuelles ne sont pas reliées, mais les statistiques démontrent certaines similitudes où nous pouvons entrevoir un mode de communication vocale d’avant le langage. Il répertorie également un certain nombre de changements dans les organes articulatoires qui sont communs à plusieurs langues dans l’expression de différentes émotions : les lèvres sont avancées et arrondies pour montrer la tendresse; la langue est rentrée dans l’expression de haine et de colère, qui est également caractérisée par une contraction du pharynx et une intensité acoustique réduite reliée à l’effort expiratoire.

Le sens sémantique de nos mots obscurcit les intonations communiquant notre véritable état d’être et nous avons appris à écouter les mots plutôt que la voix. Pourtant une partie de nous, la partie primitive habituellement enfouie sous le seuil de la conscience, continue à sentir cette voix, la voix qui communique beaucoup plus honnêtement que les mots. Les exclamations affectives en sont les meilleurs exemples. Fonagy commente ainsi, « L’effet produit par les ‘phonèmes affectifs’ pourrait être attribuable à leur ‘étrangeté’ causée par la violation des règles phonétiques. Je soupçonne plutôt que leur impact soit dû au fait que ces gestes sonores ne subissent pas de perte de valeur, ils échappent à la règle arbitraire générale; ainsi ils peuvent être appréciés librement. En plus, ils sont significatifs, rattachés (de manière plus ou moins étroite) naturellement avec le vrai phénomène (non verbal) physique ou mental ». Nous nous illusionnons lorsque nous supposons que l’impact principal de la parole repose dans les mots (par opposition à la voix), tout comme on s’illusionne lorsqu’on cite des raisons logiques, qui sont en fait des rationalisations ou justifications pour nos décisions. (La racine Grecque logos (verbe) signifie logique et langage. Elle représente bien ce quelque chose imposé de l’extérieur par opposition à la voix qui provient de l’intérieur, une sorte de respiration; e.g. esprit).

Comme la logique, la loi et la technologie, le contrôle implicite au langage est une façade. Nous catégorisons et étiquetons soigneusement le monde entier, espérant ainsi lui imposer un ordre, domestiquer le sauvage, mais nous nous illusionnons si nous croyons que le sauvage respecte nos limites, comme si l’écureuil respectait une « défense de passer ». Encore aujourd’hui, la voix communique plus que la parole.

Ce langage originel fut l’objet d’une recherche mal orientée faite par les philosophes et linguistes de l’âge de la raison, qui s’y référaient sous le nom de lingua adamica. Incapable de concevoir le langage autrement qu’un système de symboles, Leibnitz et autres ont cherché à réinventer un langage qui correspondrait parfaitement à la réalité, à travers lequel la vérité serait discernable par la grammaire. Comme il fallait s’y attendre, leur programme a misérablement échoué parce qu’ils n’avaient pas compris que la langue originelle était non-représentationnelle, et non pas un système de représentation parfaite. Malgré tout, le programme de Leibnitz se poursuit à travers un étiquetage toujours plus subtil du monde par le baragouinage de la science. C’est une autre version de la Tour de Babel, un édifice construit par l’homme qui tente de rivaliser avec l’infinité du monde réel.

Ivan Fonagy exemplifie la projection de nos suppositions ontologiques sur les langues primitives lorsqu’il déclare, « Les ressemblances considérables que l’on trouve dans diverses langues entre les sons exprimant les émotions, montrent clairement que les tendances fondamentales se manifestant dans les expressions vocales affectives ne sont pas des caractéristiques du langage. Elles semblent être gouvernées par un système sémiotique paralinguistique ».

Fonagy adopte l’interprétation dualiste conventionnelle du langage en présumant que ces lieux communs entre les langues sont un système de signes parallèle à celui de la sémantique habituelle. Peut-être est-il possible que ce que Fonagy nomme « langages naturels », ne soient pas des systèmes sémiotiques. Par exemple, il interprète les mouvements spasmodiques de la langue dans la colère ou la haine, comme faisant partie d’un autre système de signes parallèle au sens sémantique des mots ainsi articulés, qui représente la colère. Pourtant, ces expressions ne sont pas réellement des « représentations » de la colère, elles sont la colère. Elles font partie de l’état corporel qui inclut la production d’hormones, la dilatation des vaisseaux sanguins, un rythme cardiaque et respiratoire accélérés, et ainsi de suite. Contrairement au langage sémiotique, ces vocalisations ne nous éloignent pas de l’émotion exprimée. Ou, comme le dit Thoreau, « la plupart pleurent mieux qu’ils ne s’expriment et vous obtenez une réponse plus naturelle en les pinçant qu’en leur parlant ».

John Zerzan écrit, « Aussitôt que le premier humain a parlé, il était séparé. Cette rupture est la moment de dissolution de l’unité originelle entre l’humain et la nature ». Il entend un moment catastrophique de séparation, une bévue, une chute. Mais nous nous sommes toujours exprimés, comme la plupart des animaux, des mammifères, des oiseaux et mêmes certains reptiles et insectes; et il serait arrogant de présumer que les sons produits par ces animaux sont dénués de signification. On connaît plusieurs histoires de traqueurs amérindiens dont la capacité d’interpréter les cris des animaux semble magique et les légendes sont nombreuses dans toutes les cultures attribuant aux anciens la faculté de parler aux animaux.

À mesure que le domaine humain se séparait du domaine naturel, la variété originale des expressions humaines est devenue insuffisante. De nouveaux objets, de nouvelles distinctions et processus apparurent, ainsi qu’une nouvelle relation objective avec la nature. Lentement, graduellement, le langage a accompagné l’être dans un dualisme croissant : soi et autre, humain et nature, nom et chose.

L’ascension de l’humanité est une descente dans le langage symbolique conventionnel, la représentation de la réalité, au lieu d’une dimension vocale intégrée à la réalité. Cette distanciation graduelle dans et à travers laquelle le langage a assumé une fonction médiatrice, parallèle, a contribué à la séparation généralisée entre l’homme et la nature, et en fut aussi le résultat. C’est le moi distinct et séparé qui désire nommer les choses de la nature, ou qui peut même concevoir cet état de chose. Nommer c’est dominer, catégoriser, subjuguer et, littéralement, objectiver. C’est pourquoi dans la Genèse, le premier acte d’Adam confirmant son droit divin de domination sur les animaux, fut de les nommer. Avant cette conception du moi rendant possible la domination, on ne nommait pas – aucun des vocables originels n’étaient des noms.

Il est fascinant de constater que les anciennes langues étaient beaucoup moins dominées par les noms que les langues modernes. Depuis l’époque du langage originel sans nom, on prétend que déjà à l’époque néolithique seulement la moitié des mots étaient des verbes, diminuant jusqu’à moins de dix pourcent des mots dans l’Anglais moderne. La tendance se poursuit aujourd’hui avec l’utilisation passive et intransitive croissante des verbes qui objective et abstrait la réalité en disant en fait : A est B. Le langage a évolué vers une régression infinie de symboles, des mots se définissant les uns les autres, qui nous éloigne du monde. Selon le shaman Martin Prechtel, le mot « est » n’existe pas dans au moins deux langues amérindiennes. J’ai également remarqué que le taïwanais, un ancien dialecte Chinois venant d’une société préindustrielle, possède une profusion de mots descriptifs d’actions qui n’existent pas ou sont disparus du Mandarin moderne et de l’Anglais. En Anglais la même tendance se manifeste par une supplantation de l’indicatif présent par le présent progressif (« je suis en train de marcher » au lieu de « je marche »).

Quelques penseurs modernes ont tenté de renverser cette tendance. Alfred Korzybski dans son livre monumental « Science and Sanity » (science et santé mentale), passe plus de mille pages à nous reprocher notre utilisation gratuite du « c’est » de l’identité, qui réduit une chose à une autre, proposant ce qu’il croit être un nouveau mode de penser non-Aristotélicien. Il était apparemment ignorant du fait que plusieurs mystiques (tel Lao Tseu) avaient eux aussi eu cette intuition, il y a des milliers d’années. Néanmoins, écrivant dans les années 1920, Korzybski était avant-gardiste et a contribué à lancer le mouvement connu sous le nom de Programmation neurolinguistique (PNL). Ce mouvement cherche à induire la santé mentale à travers de nouveaux schémas linguistiques. Plus récemment, le physicien-philosophe David Bohm a proposé un nouveau modèle de langage qu’il nomme rheomode, dont l’objectif serait de récupérer la forme évanescente des verbes et ainsi encourager une compréhension de l’univers en termes de processus plutôt que d’objets. « Le Rheomode » constitue le premier chapitre de son livre Wholeness and the Implicate Order (Totalité et ordre impliqué) dans lequel Bohm tente d’introduire son interprétation de la mécanique quantique. Il suggère que le rheomode est la seule façon de parler congruente avec la vraie nature de la réalité physique, qui est fondamentalement une totalité unifiée et interconnectée. De son point de vue, la division artificielle du monde en sujets et objets est, essentiellement, incohérente. Je ne suis pas séparé, je suis l’univers « Charle-ant ».

Nous ne saurons probablement jamais quand la descente dans le langage représentationnel a commencé. Citant les évidences anatomiques comme l’os hyoïde, une moelle spinale thoracique élargie et un orifice élargi transportant le nerf hypoglosse à la langue, les paléontologues datent l’origine du langage à l’époque néanderthalienne et même probablement à l’époque du l’Homo erectus et peut-être plus loin. Ceci contraste avec l’opinion de théoriciens comme Noam Chomsky, Stephen Pinker et Julian Jaynes qui placent cette date beaucoup plus tard dans le paléolithique supérieur, il y a environ 30,000 à 50,000 mille ans. Leur opinion se fonde sur l’association du langage avec le développement cognitif suggéré par le développement concomitant de la technologie, des arts et ainsi de suite. Par contre, les deux camps voient le langage comme un « lexique codé symboliquement et une syntaxe » c'est-à-dire un système de représentation.

À ce sujet on peut se poser la question, de quoi parlait-on dans la société de l’âge de pierre? Certains chercheurs proposent que la parole était nécessaire pour enseigner les deux cent quelques types de coups servant à la production de lames au paléolithique moyen, mais ce genre de compétence s’apprend mieux par observation et imitation que par description. D’autres affirment que la chasse, qui a débuté seulement après le développement des armes, exigeait le langage afin de coordonner les actions des chasseurs. Ici encore, le silence servait mieux l’homme que la parole; par ailleurs, les loups et autres meutes d’animaux semblent très bien se débrouiller sans le langage. Il ne faut pas tomber dans le piège de vouloir tout expliquer en fonction de la survie. Pourrait-il y avoir d’autres raisons pour l’apparition de la parole chez les chasseurs-cueilleurs?

Se pourrait-il que la parole ne soit pas apparue par nécessité? Une fonction importante et ancienne de la parole est de jouer, de blaguer, raconter des histoires. Peut-être ces causes sont-elles à l’origine du langage. Peut-être que sa fonction en tant qu’instrument de séparation s’est-elle accrue graduellement, en parallèle avec d’autres développements aliénants dans la culture et la technologie.

Il n’y a pas encore si longtemps, les êtres humains vivaient dans des groupes familiaux constitués d’une vingtaine d’individus, associés en tribus allant jusqu’à quelques centaines. Ouverts à la nature et aux autres, ils se connaissaient de manière plus intime qu’on ne peut l’imaginer aujourd’hui. Le langage aurait pu être superflu, comme c’est souvent le cas entre amoureux, ou entre une mère et son bébé. Lorsque nous connaissons quelqu’un aussi bien, nous le comprenons sans avoir à demander ce qu’il pense ou ressent. À plus forte raison avant l’époque du langage alors que nos facultés d’empathie n’étaient pas obscurcies par son rôle médiateur. Passez du temps en silence seul avec une personne ou un petit groupe et observez si, après seulement quelques jours ou même quelques heures, vous vous sentez plus intimement connecté avec eux que si vous parliez. L’empathie et la compréhension intuitive de l’autre qui se développent dans de telles circonstances sont extraordinaires.

Nous pouvons donc spéculer que le langage devient nécessaire lorsque d’autres formes de séparation commencent à engourdir notre connexion intuitive et, en même temps, exigent une coordination plus complexe de l’activité humaine. Surtout pertinente est la répartition du travail, naissante, si ce n’est déjà en marche, vers la fin de l’âge de pierre suscitant « une standardisation des objets et des événements ainsi que le pouvoir des spécialistes sur les autres… La division du travail nécessite un contrôle relativement complexe des actions du groupe; en fait, elle exige que la communauté entière soit organisée et dirigée ». La standardisation des objets s’accorde naturellement avec leur abstraction et leur dénomination. Elle fait partie de la réalité humaine distincte qui s’est développée autour de la technologie en général. Elle émerge de cette séparation et la renforce tout à la fois. Le langage ne peut être considéré indépendamment de tous les autres éléments de la séparation dont il est question dans ce chapitre, il peut seulement être saisi comme faisant partie d’une vaste structure globale.

La langue parlée ne fut que le début de cette division. Inévitablement, la voix vit dans le mot prononcé, même si plus raffiné et contrôlé est le discours, plus profondément elle sera masquée. L’invention de l’écriture fut donc une autre étape importante de la distanciation du Langage Originel vers le remplacement complet de la communication directe par des symboles abstraits et arbitraires. Le divorce fut graduel entre les mots écrits et les objets et processus concrets, progressant à partir du premier hiéroglyphe représentationnel vers des formes de plus en plus abstraites et éventuellement jusqu’à l’alphabet, celui-ci étant entièrement non-représentationnel. L’alphabet a subtilement mais profondément changé notre manière de penser. « L’alphabet a codifié la nature en quelque chose d’abstrait, que l’on peut fragmenter et contrôler de façon impersonnelle ». Contrairement au pictogramme, un mot peut être compris par l’analyse en le décomposant en parties; les pictogrammes tirent leur signification par la ressemblance avec le monde réel. Les alphabets encouragent donc la conception atomiste du sens et, par extension, de l’univers.

Dans l’écriture, la voix est évincée, remplacée par l’apparente objectivité de l’encre sur le papier, divorcée d’un orateur concret. Les mots existent en tant qu’entité autonome qui ne s’adresse plus à un auditeur spécifique. Les mots écrits créent l’illusion de posséder un sens objectif – une définition – indépendant de l’état de la personne qui parle ou écoute. L’apparente objectivité des mots écrits explique la tendance des gens à croire davantage en ce qu’ils lisent qu’en ce qu’ils entendent. Le mot écrit semble détenir plus d’autorité. Les dictionnaires, un phénomène plutôt récent (les premiers dictionnaires occidentaux sérieux ont été compilés au cours des 17ème et 18ème siècles), renforcent l’illusion que les mots ont un sens fixe, objectif, séparé de l’interaction entre les personnes qui discutent. Au même titre, les livres concrétisent la croyance que la connaissance se trouve à l’extérieur de l’individu. Les sociétés analphabètes ont peut-être été plus habilitées à chercher à l’intérieur.

L’imprimerie et les médias électroniques poussent encore plus loin le divorce entre le sens et l’intervenant, car si le mot écrit n’a pas de voix, il a au moins une « main ». Chaque main est unique et transmet à l’observateur attentif l’état émotionnel et spirituel de l’écrivain. Les caractères remplacent cette main par un produit de masse, laissant très peu de place pour permettre au Langage Originel de se manifester. Pourtant il y parvient, irrépressible, derrière la sémantique, à travers les idiosyncrasies du style que nous continuons, d’après une sagesse subconsciente, à appeler la voix de l’auteur. Nous pouvons voir que la standardisation de la grammaire et de l’usage, la dérive vers les jargons et les formules toutes faites, le ton insipide du discours public comme les communiqués de presse corporatifs et politiques, constituent l’étape finale d’exciser la voix du langage. Le but semble être de prétendre que les mots n’ont pas d’auteur humain, existant comme faits purement objectifs. En effet, dans l’écriture académique, l’utilisation de la première personne du singulier est vue comme une mauvaise forme – une convention que l’auteur du présent ouvrage trouve ridicule!

Les mots définis par d’autres mots dans un système de représentations abstraites, nous enferment dans un monde factice, sans vie, domestiqué, fini, et nous rendent susceptibles à l’illusion de pouvoir manipuler et contrôler la réalité de la même manière que nous pouvons manipuler et contrôler ses représentations symboliques. Mais parce que la carte est nécessairement une version partielle et distordue de ce qui est cartographié, notre manipulation fondée sur la carte produit invariablement une profusion de résultats imprévus; conséquences involontaires de la technologie. Lorsque nous prenons les mots pour la réalité, ou présumons une correspondance linéaire équivalente entre le symbole et la réalité, le symbole est renforci et assume alors un statut objectif qui l’investit d’une autorité injustifiée (particulièrement lorsque les mots sont écrits et donc divorcés de l’écrivain). La prolifération de la voix passive exacerbe cette tendance. L’intervenant disparaît, le processus devient la chose, le devenir devient l’être, des forces impersonnelles agissent sur des objets inertes. Le parallèle avec la physique classique est étonnant. L’idée que les mots ont un sens objectif, indépendant de l’intervenant et de l’auditeur, du lecteur et de l’écrivain, est entièrement congruente et nécessaire dans l’univers Newtonien-Cartésien « d’objets » existants séparément, possédant une réalité indépendante de l’observateur. John Zerzan l’exprime ainsi, « Comme idéologie, le langage crée une fausse séparation et objectivation à travers son pouvoir symbolique. Cette falsification est rendue possible en cachant, et ultimement en corrompant la participation du sujet au monde physique ». Le monde devient un objet.

De Lao Tseu aux déconstructionnistes postmodernes, le mensonge du sens objectif est largement reconnu. Thoreau a dit, « Il faut être deux pour dire la vérité; un qui parle et l’autre qui écoute ». Toutefois, cette fausseté n’est que récemment entrée dans la conscience générale, résultant en un effondrement généralisé du sens linguistique. De plus en plus, les mots perdent leur sens. En politique, les candidats peuvent dire des mots qui contredisent de façon flagrante leurs actions et engagements, et personne ne semble s’objecter ou s’en soucier. Ce n’est pas tant les contradictions énoncées par les figures politiques qui sont étonnantes, mais plutôt notre indifférence quasi complète à leur égard. Nous sommes presqu’entièrement immunisés contre la vacuité des publicités dont les mots ont de moins en moins de signification pour le lecteur. Quelqu’un croit-il réellement que GE « rend service à la vie? » Qu’un développement immobilier nommé « Jardin des Colibris » que j’ai croisé aujourd’hui soit un jardin abritant des colibris? Des étiquettes de marques aux slogans publicitaires en passant par les mots-clés des politiciens, le langage des médias qui inonde la vie moderne consiste presqu’entièrement en mensonges subtils, en tromperies et manipulations. Pas étonnant que nous soyons si assoiffés « d’authenticité ».

Partout les gens parlent d’une quête de sens, étant conscients qu’on ne peut le trouver dans les mots. Peut-être trouve-t-on ici la raison de la montée d’analphabétisme au cours des cinquante dernières années aux É-U. Ce que l’on considère habituellement comme une faillite de l’éducation et le symptôme d’une dégradation sociale, est peut-être – en partie tout au moins – une forme de rébellion. La frustration avec le langage pourrait également expliquer la prolifération des expressions telles que « tu sais » et « c’est comme » dans le langage des jeunes. Une explication plus juste pointerait vers l’utilisation de l’expression « c’est comme » pour nier la fausse identité inhérente dans « A est B ». Quant à « tu sais », serais-ce un tâtonnement vers une forme de communication plus intuitive? Même si l’auditeur ne comprend pas le sens des mots, s’il entend la voix derrière les mots, il sait déjà.

Un autre symptôme de la défaillance du sens sémantique est l’utilisation routinière de mots comme « super » et « incroyable » pour décrire ce qui est, en fait insignifiant, ennuyeux et quelconque. Nous manquons de mots, ou plutôt les mots perdent leur sens, nous forçant à utiliser des superlatifs toujours plus excessifs pour tenter de communiquer. Comme toutes les autres technologies, le langage ne fonctionne plus aussi bien qu’avant. Il n’a pas rempli les promesses énoncées dans le Programme Technologique de contrôle de la nature, de constituer un système de représentation entièrement rationnel, objectif et logique dont l’utilisation rigoureuse nous conférera une connaissance exacte de la réalité. Tout comme la solution technologique néglige toujours une variable qui apporte des résultats inattendus et de nouvelles difficultés, tout langage ou système de signes est une distorsion de la réalité, parsemée de confusions suscitant inévitablement des erreurs et des malentendus. Essayer de contrôler le monde est futile. Depuis trop longtemps maintenant, nous avons cherché à remédier aux conséquences d’un contrôle impossible en imposant encore plus de contrôle, plus de solutions technologiques. Dans le langage, ceci équivaut à plus de rigueur, plus de définitions, plus de noms, une catégorisation de plus en plus pointue de la réalité. À notre époque, nous sommes finalement témoins de l’effondrement du programme technologique du langage.

Il est de plus en plus évident que la corruption du langage est une bénédiction déguisée. Elle rend plus apparente l’authenticité des modes de communication non-verbale fondés sur l’expérience immédiate plutôt que sur la représentation. Ces modes de communication, contrastant avec la distanciation implicite dans l’abstraction, la dénomination et la symbolisation de l’univers, exigent de laisser tomber les barrières entre le moi et le monde. Lorsque nous plongeons dans le regard de l’être aimé, la communication la plus authentique se manifeste alors que nous laissons tomber nos masques et prétentions, cessons de tenter de communiquer un message, et nous ouvrons simplement à l’autre. Lorsque finalement nous abandonnerons l’énorme effort pour nous maintenir séparés et éloignés des gens et du monde, les mots deviendront moins nécessaires.

Moins nécessaire, mais non désuet. Le développement du langage ne fut pas une erreur, une bévue originale, mais, comme la technologie, fait partie de notre évolution graduelle et inévitable depuis nos origines animales. La descente dans la représentation était pré-ordonnée. Le cas échéant, tentons de déterminer si elle peut porter un autre objectif que sa fonction d’instrument de séparation. Quel sera le but du langage dans un monde réhabilité ? Le même qu’il a toujours été – conter des histoires. Ce n’est pas une fonction insignifiante. Toute notre civilisation est fondée sur une histoire, l’histoire de qui nous sommes. La sphère humaine séparée n’est pas vraiment séparée – regardez simplement combien elle a altéré la planète. Dans l’avenir nous allons manipuler le pouvoir créatif des mots consciemment, pour raconter une nouvelle histoire, et ainsi inaugurer une phase de création consciente du développement humain.

 

 

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1998-2008 Charles Eisenstein
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