The Ascent of Humanity by Charles Eisenstein

The Age of Separation, the Age of Reunion, and the convergence of crises that is birthing the transition

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2.2 Feu et pierre

 

Les premières technologies du feu et de la pierre, du langage, de l’arithmétique, de la religion, du temps et de l’art représentationnel sont venues combler le vide de la séparation entre la biologie pré-humaine et l’invention relativement récente de l’agriculture. En objectivant la Nature et humanisant le sauvage, en convertissant le monde en un objet à gérer et à contrôler, et en interposant des systèmes de représentation entre l’observateur et la réalité, ces technologies ont initié le processus de séparation il y a des centaines de milliers, sinon des millions d’années.

Dans sa remarquable série d’essais, John Zerzan présente une argumentation convaincante démontrant l’origine pré-agraire de la séparation. Il voit l’institution du temps linéaire, du langage, des nombres, de l’art et ainsi de suite, comme les éléments d’un crime originel, les graines desquelles ont germé tous les fruits empoisonnés de l’écocide, du génocide, du monde suicidaire moderne. Son livre « Elements of Refusal” s’adresse principalement aux Marxistes et anarchistes qui voient dans le renversement du capitalisme la solution aux problèmes mondiaux. Dans ce livre, il démontre que la Révolution doit être plus profonde parce que la ruine de la civilisation a ses racines dans tous les gadgets qui permettent une séparation conceptuelle du monde. En accord avec les idées de Daniel Quinn et de Derrick Jensen, la critique de Zerzan exige une réponse des philosophes de la civilisation.

Je vais reformuler le phénomène de séparation décrit par Zerzan comme étant la progression naturelle d’un impératif, qui est apparu bien avant l’époque humaine. La séparation n’était ni un crime, ni une erreur; elle était inévitable. L’âge de la séparation dont nous vivons l’apogée aujourd’hui était, comme nous l’avons vu, inscrite depuis le début dans les lois de la biologie et même dans celles de la physique, tout comme la séparation croissante apparue avec l’agriculture s’est naturellement déployée à partir de ce que nous étions.

Posons-nous la question : en quel sens l’utilisation de la première technologie – les outils de pierre qui sont apparus il y a plus de deux millions d’années – représente-t-elle une distanciation de la nature? Après tout les pierres sont des objets naturels (comme le pétrole). Qu’est-ce qui sépare le fabriquant d’outil Homo Habilis de l’Australopithèque qui l’a précédé et n’en produisait pas? Qu’est-ce qui les sépare des autres animaux? Et en fait, qu’est-ce qui nous sépare des autres animaux?

La distinction principale entre la technologie humaine et celle des animaux est l’innovation – non seulement leur utilisation, mais l’amélioration cumulative des outils. Et cette distinction est elle-même quantitative et non qualitative. Les animaux apprennent et transmettent de nouvelles technologies. Avec l’humanité, l’accumulation de nouvelles technologies s’est grandement accélérée, mais ce n’est rien de nouveau.

Que ce soit pour l’humain ou l’animal, chaque nouvel outil ou amélioration change la relation de cette espèce avec son environnement, en modifiant sa niche écologique. Pour les premiers humains une invention comme le bâton pour creuser, a permis l’accès à de nouvelles sources de nourriture et l’augmentation de la capacité de production du sol. Chaque amélioration ou invention était un pas les éloignant de leur état naturel antérieur, annonçant la présente dépendance à la technologie. Chaque pas était irréversible une fois que la population s’était habituée à cette nouvelle capacité.

Avec l’accumulation de technologie, les humains sont devenus de plus en plus dépendants d’aptitudes qui devaient être apprises, et non génétiquement programmées. Ceci ne constitue pas une différence qualitative entre les humains et les autres mammifères ou les oiseaux. Tous se fient à la connaissance transmise à travers des canaux extra-génétiques. Les premiers humains utilisant les outils ont tout simplement amené cette séparation à un niveau supérieur.

L’innovation a été lente au début. Des centaines de milliers d’années se passaient sans aucune amélioration significative. Mais finalement l’accumulation des connaissances culturellement transmises en est venue à inclure une dimension humaine distincte. La différence entre un humain acculturé et un humain sauvage s’est accrue. Une nouvelle étape dans notre distanciation conceptuelle de la nature débutait.

Bientôt, l’émergence d’une dimension humaine séparée s’est manifestée dans notre physiologie. Chaque innovation technologique représente une altération dans l’environnement qui exerce une pression sur la sélection. Ainsi l’évolution technologique a un impact sur l’évolution biologique. L’Homo habilis n’était plus la même espèce qu’avant l’utilisation d’outils. En changeant son environnement il se changea lui-même. Ses mains, ses yeux et sa posture se modifièrent afin de faciliter l’utilisation d’outils.

Chaque grand saut dans l’évolution du proto-humain a été précipité ou accompagné d’un avancement technologique. Homo erectus a émergé dès le début avec une amélioration technologique marquée par rapport à l’Homo habilis. Il est possible que ces améliorations jouent un rôle-clé dans le processus de développement de l’espèce. Auquel cas nous ne pouvons considérer les premières étapes du développement technologique comme une série d’inventions par une seule espèce, mais plutôt comme l’évolution biotechnologique d’un phénotype dont le prolongement s’étend plus loin que jamais dans le domaine de la matière inorganique. On peut s’attendre également à ce que l’accélération du rythme du développement technologique accélère également la spéciation. On pourrait aussi spéculer en se demandant si une nouvelle spéciation est imminente ou est déjà commencée.

À mesure que le domaine humain s’est accru et séparé du monde naturel, la technologie en est venue à représenter la manipulation et le contrôle du monde, la subordination de la nature aux intentions et objectifs humains. Un moi manipule ce qui est extérieur à ce moi. La division du monde en moi et non-moi, en moi et l’environnement, est inhérente à la technologie.

Aucune autre technologie n’illustre mieux cette division que le feu, l’étape suivante vers la séparation. Comme les autres étapes, la maîtrise du feu s’est produite graduellement, et non par une décision erronée de choisir la technologie plutôt que de faire confiance à la générosité de la nature. Homo erectus a probablement utilisé le feu durant des milliers d’années sans savoir comment le produire. Éventuellement, le feu en est arrivé à définir les êtres humains comme uniques parmi les animaux. Son utilisation pour la cuisson a modifié le système digestif des humains de façon permanente. Son utilisation pour se chauffer et se protéger a permis d’habiter de nouveaux écosystèmes. Ultimement, bien sûr, le feu a mené à la céramique et aux métaux, aux moteurs et aux manufactures, à la chimie et l’électronique, ainsi que tout l’édifice du monde artificiel moderne. Mais, ici, j’anticipe un peu trop. Depuis le tout début, le feu a renforcé le concept d’un domaine humain séparé. Le cercle autour du feu a divisé le monde en deux parties : la partie domestique sécuritaire et le monde sauvage. Ici reposait le cœur, le centre de la domesticité. Ici c’était chaud et maintenait la froideur du monde à distance. Ici il y avait la lumière, définissant une sphère humaine mais rendant la nuit extérieure plus profondément étrangère. Au-delà du cercle de lumière était l’autre, le sauvage, l’inconnu.

Aujourd’hui, alors que la technologie fondée sur le feu envahit toute la planète et que les lumières de la civilisation illuminent les derniers coins sombres de la Terre, nous nous imaginons facilement que notre conquête du monde est presque complète – la domestication totale de l’indompté, soumettant le monde au contrôle humain. Nous nous imaginons également que les lumières de la science vont éclairer les derniers mystères de l’univers, convertissant l’inconnu en connu, soumettant le mystérieux aux structures et mesures de la compréhension humaine. Considérons par contre la possibilité que, comme le feu de camp rend les ombres au-delà de son rayonnement plus insaisissables, la lumière de la science ne réussit qu’à illuminer ce qui est dans son champ de connaissances, et que nous présumons être toute la réalité, rendant ce qui est au-delà encore plus impénétrable. Nous nous sommes même convaincus que le monde au-delà du feu de camp n’existe pas, ou qu’il est insignifiant, ou qu’il succombera à la lumière à mesure que nous l’alimenterons, consumant par le fait même tout le combustible disponible.

Avec le feu, le domaine humain séparé a pris un nouveau caractère – la linéarité. La linéarité est à la racine de l’insoutenable système actuel qui prend pour acquis un réservoir infini d’approvisionnement et une capacité sans limite d’absorber les déchets. Le feu est une métaphore appropriée pour ce système parce qu’il implique dans son processus la conversion à sens unique de la matière sous une forme ou une autre, libérant de l’énergie, soit la chaleur et la lumière. De la même manière que notre économie consume les formes de richesses culturelles et naturelles afin d’en libérer l’énergie sous forme d’argent, l’industrie brûle nos carburants fossiles pour libérer l’énergie qui fait fonctionner notre technologie. Les deux génèrent de la chaleur pour un temps, tout en accroissant la quantité de cendre toxique et de polluants, que ce soit la cendre des vies humaines gaspillées, ou les mines à ciel ouvert et les dépôts toxiques de l’industrie.

Ce n’est pas que le feu ne soit pas naturel. Le feu ainsi que sa contrepartie biologique, l’oxydation, est une étape d’un cycle naturel. Notre sottise est d’agir comme si cette étape du cycle pouvait exister de façon permanente et indépendante. Seul quelqu’un qui ne peut voir l’ensemble de la réalité dirait : « mais oui, on peut soutenir le feu éternellement. Lorsqu’il s’affaiblira on ajoutera simplement du combustible ». Croire que l’on peut entretenir éternellement un feu toujours plus intense est évidemment absurde et illusoire, c’est d’être ignorant. Tant et aussi longtemps que le carburant abonde, on peut entretenir l’illusion. Aujourd’hui, il devient de plus en plus évident que nous allons manquer de capital social et de ressources naturelles, alors que nous nous asphyxions sous les cendres.

La première technologie du feu utilisait le bois, le retirant ainsi du cycle biologique normal, dérangeant la conversion naturelle de la matière et de l’énergie, ne servant plus à nourrir des générations d’insectes, de champignons et le sol. Cette appropriation de l’énergie d’oxydation du bois à des fins humaines a très tôt définit la relation de domination qu’incarne la technologie. Aujourd’hui, la même logique conçoit les matériaux du monde en tant que ressources, les classant selon leur utilité pour les hommes.

La domination de la nature que représente le feu se manifeste dans deux des plus anciennes technologies du feu : la ferronnerie et la céramique. Ces technologies impliquent la transformation de la substance de la terre. Le feu encouragea le développement d’une sphère humaine séparée par la conversion de la substance de la nature – l’argile et le minerai – en la substance de l’homme – la céramique et le métal. Le feu, en définissant la technologie humaine, transforme les éléments du monde naturel en éléments du monde humain.

Si le feu peut transformer la base de la vie, sa capacité d’oxydation, il n’est pas étonnant que les technologies modernes du feu consument elles aussi la vie tant au sens littéral par la destruction écologique, qu’au sens figuré par l’appauvrissement de nos richesses culturelles, sociales et spirituelles. Car la société moderne est principalement fondée sur la technologie du feu. C’est le feu qui fait fonctionner nos automobiles et nos avions à des vitesses supra biologiques; c’est la feu qui nous permet de fondre le métal et produire du silicone; c’est lui qui alimente notre réseau électrique et nos systèmes de communications; il nous permet de distiller ou de synthétiser des produits chimiques qui n’existent pas à l’état naturel; c’est encore lui qui permet l’extraction du calcaire des carrières et d’écraser la roche pour faire les routes et les gratte-ciels. Même un objet aussi écologique qu’une bicyclette utilise la technologie du feu. Contrairement aux autres animaux, nous appliquons même le feu à notre nourriture par la cuisson.

La technologie du feu incarne le Programme Technologique de contrôle et d’amélioration de la nature, usurpant l’oxydation de l’énergie stockée à des fins jugées supérieures. Ce n’est pas un hasard si ces fins impliquent l’abrogation des cycles naturels. La perturbation massive de la nature et la restructuration du paysage physique seraient impossibles sans la technologie du feu. La construction d’autoroutes et de barrages hydroélectriques, les coupes à blanc des forêts, toute cette domination de la nature à grande échelle dépend de technologies du feu telles que la combustion interne et les turbines au gaz ou au charbon. Par contre, il ne faut pas oublier que la coupe à blanc de tout le Nord-est américain a été accomplie avec des haches et des scies (aussi fabriquées avec la technologie du feu puisqu’elles sont faites en métal). Je doute qu’une culture de l’âge de pierre ait pu accomplir cela même si elle l’avait voulu. Mais, dès que la technologie du feu est apparue, des projets comme les coupes à blanc sont devenus non seulement technologiquement réalisables, mais moralement concevables, comme nous le confirme le conte épique de Gilgamesh qui remonte au temps de l’ancienne Sumer.

Le lecteur peut protester en disant que la plupart des technologies du feu utilisent des carburants fossiles dont la consommation n’usurpe pas, à strictement parler, de l‘énergie stockée qui alimenterait autrement les processus vitaux (bien qu’ils nuisent à la vie d’autres façons). Je vais spéculer sur la signification Gaïenne de ces stockages d’énergie dans le dernier chapitre. Pour l’instant, il suffit de noter qu’il s’agisse du bois ou du pétrole, la mentalité sous-jacente est la même : l’utilisation d’énergie stockée au profit du contrôle humain, de même que la dégradation d’autres phases du cycle, constituent la prétention insoutenable d’une croissance linéaire sans fin.

Notre époque est tellement définie par la technologie du feu que nous oublions parfois la possibilité d’autres domaines technologiques. D’autres humains en d’autres temps étaient en réalité plus avancés que nous ne le sommes en ce qui concerne les technologies des plantes, de la terre, du corps et du mental. Plusieurs des pratiques que nous rejetons comme magie ou superstitions représentaient en fait des modes de développement du corps/esprit dont les possibilités et pouvoirs nous échappent aujourd’hui. Leur inaccessibilité n’est pas due à un accident historique, ni à une ignorance volontaire, ni à une campagne intentionnelle pour éradiquer toute compétition à la technologie dominante du feu, mais plutôt à leur incompatibilité avec notre définition fondamentale du moi, dans une cosmologie dualiste qui oppose le moi à l’autre. Aujourd’hui, notre séparation d’avec l’univers devient de plus en plus insoutenable. Une nouvelle compréhension du moi émerge qui va naturellement faire renaître toutes ces technologies presqu’oubliées ou à découvrir. Nous ne pouvons ni les comprendre ni les utiliser à partir du point de vue ontologique dualiste actuel d’un moi séparé et distinct.

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1998-2008 Charles Eisenstein
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