The Ascent of Humanity by Charles Eisenstein
The Age of Separation, the Age of Reunion, and the convergence of crises that is birthing the transition
2.1 L’origine biologique du Moi
La technologie est à la fois la cause et le résultat de notre séparation et de notre objectivation de la nature. Cela nous éloigne de la nature, tel que le démontre notre environnement artificiel, notre dépendance aux machines, et la nourriture industrialisée. D’un autre côté, c’est notre éloignement conceptuel de la nature qui nous encourage à y appliquer la technologie, comme si elle était un objet à être manipulé et contrôlé. Comment ce scénario de la poule et de l’œuf a-t-il débuté? Qu’est ce qui a initié notre séparation de la nature – séparation dont la technologie est un aspect?
Jared Diamond a écrit de manière convaincante que l’énorme cascade de changements ayant suivi l’adoption de l’agriculture il y a quelque dix mille ans : l’écriture, les mathématiques, la division du travail, les guerres de conquêtes, la propriété privée et ses accumulations, l’argent, les épidémies, l’esclavage, les famines et ainsi de suite, en font, à son avis « la pire erreur de l’histoire de l’humanité ». Diamond est également un érudit parmi tant d’autres soulignant que les premiers agriculteurs étaient « plus petits et moins bien nourris, souffraient de maladies plus graves et mouraient en moyenne plus jeunes que les chasseurs-cueilleurs qu’ils ont remplacés ». Ils ne jouissaient pas d’une vie plus facile; tel qu’indiqué plus haut les chasseurs-cueilleurs bénéficiaient de beaucoup plus de temps de loisirs que les agriculteurs. Ceci mène à la question la plus difficile de la paléontologie : comment l’agriculture a-t-elle débuté? Était-ce une « erreur », un mauvais choix, ou tout simplement un processus inévitable? Nous pouvons également poser la même question pour la technologie en général : l’ascension de l’humanité en tant qu’espèce technologique était-elle prédestinée dans le contexte de l’anthropologie et même de la biologie évolutionnaire? Cela fait-il partie de qui nous sommes? Ou la technologie est-elle une erreur répétée encore et encore, depuis son origine pré-agraire par le biais de l’agriculture, de l’industrie et de la technologie de l’information?
Évidemment, l’agriculture ne fut pas la première technologie; les outils de pierre, le feu et le langage sont apparus bien avant. Il n’y a pas d’être humain, d’homo sapiens pré-technologique. En fait, les premiers représentants du genre Homo, Homo habilis dont les fossiles datent d’il y a 2.4 millions d’années, fabriquaient déjà des outils de pierre; son successeur, Homo erectus avait maîtrisé le feu il y a environ 1.5 millions d’années. Depuis, nos mains ont évolué de manière à utiliser des outils, nos mâchoires ont évolué pour pouvoir manger de la nourriture cuite. Nos systèmes digestifs quant à eux, ont développé les enzymes nécessaires à la digestion de la nourriture cuite, nos corps ont perdu la plus grande partie des poils nécessaires à la survie sans vêtements, nos cerveaux ont évolué de manière à manipuler le langage. Bien qu’il soit possible de survivre pour un homme ou une femme abandonnés nus dans un endroit sauvage (avec un entraînement approprié), la manière dont il ou elle y parviendra sera de créer des outils et d’allumer un feu. N’étant pas acquise génétiquement, cette capacité à construire des outils doit être apprise, et se conforme donc à la définition de la technologie. Les humains sont par nature des animaux technologiques.
Si l’on entend par technologie la capacité d’acquérir des compétences permettant de manipuler l’environnement physique, les humains ne sont pas les seuls animaux à utiliser la technologie. La plupart des mammifères et des oiseaux apprennent certains comportements de survie de leurs parents, certains utilisent mêmes des outils. Les chimpanzés utilisent non seulement des bâtons comme outils, mais également les choisissent et les modifient pour grimper, pour attraper des fournis et termites, déterrer les racines, puiser le miel et aussi comme levier. Le vautour égyptien prend une roche avec son bec pour briser l’œuf de l’autruche et une espèce de corneille de la Nouvelle Calédonie va plus loin en créant même des outils – travaillant une feuille pour en faire une lame. Si un outil est considéré comme une extension du corps servant à manipuler l’environnement, alors nous pourrions devoir considérer les plaques de calcite fabriquées avec du calcium environnemental par les coccolithophoridés, en tant qu’outils. Où s’arrête le corps et où commence son extension? Sommes-nous encore une fois devant une distinction arbitraire, floue entre le moi et le non-moi? Lorsqu’on examine de près notre habituelle distinction moi/autre –caractéristique de notre conception du monde projetée sur la biologie – elle devient floue et se désintègre.
Les mêmes considérations s’appliquent à la culture. Les oiseaux et les mammifères apprennent des comportements-clés de leur mère, soit par imitation consciente, ou à travers le jeu. Le moins qu’on puisse dire est que la mère (parfois le père) fournit un stimulus déclencheur au développement neurologique. L’information extra-génique est transmise, même si la capacité d’utiliser cette information peut être programmée génétiquement. Après tout, nos propres gènes nous fournissent la structure physique nous permettant d’apprendre le langage. La culture, comme la technologie, naît de la biologie pré-humaine.
Peu de gens verraient la plaque de calcium fabriquée par les coccolithophoridés comme exemple de l’utilisation d’un outil, et même les outils utilisés par les oiseaux sont rejetés parce que considérés « instinctifs ». De même, certaines autorités écartent les outils utilisés par les chimpanzés sauvages comme les Bonobos en prétendant qu’ils ne « comprennent » pas vraiment leurs outils et que leur comportement est en quelque sorte automatique, appris par imitation irréfléchie. Bien que je ne « comprenne » pas vraiment comment mon ordinateur fonctionne, je ne prendrai pas la peine de réfuter cette affirmation. Le point principal est que l’apprentissage de l’utilisation d’un objet extra-somatique dans le but de manipuler ou transformer l’environnement, a débuté bien avant que les humains foulent le sol de la planète. Nous ne pouvons blâmer la technologie sur une malheureuse décision. Ce que l’Homo sapiens à apporté est simplement une accélération de ce qui se produit depuis déjà des milliards d’années.
Certains philosophes font une distinction entre la technologie humaine et animale en soulignant que les Humains sont les seuls animaux qui utilisent des outils pour fabriquer d’autres outils. Cette distinction représente-t-elle une différence cognitive qualitative entre les animaux et les personnes? Cela semble plutôt arbitraire. Par contre, cette distinction souligne une importante caractéristique de la technologie; sa nature cumulative, c’est-à-dire le fait qu’une fois activée elle s’auto-génère, éloignant progressivement ses utilisateurs de leur origine naturelle.
La technologie des animaux est au mieux rudimentaire, ainsi que leur degré de séparation de la nature, c'est-à-dire la conscience d’eux-mêmes en tant qu’êtres distincts. Considérez la possibilité que notre individuation, notre séparation de la nature, n’était pas un choix ou une erreur mais une inévitabilité mise en marche, avant même que nous devenions des humains. Sa culmination serait alors de mener l’individuation à sa limite absolue, implicite dans la vision Cartésienne-Newtonienne-Darwinienne du monde.
Puisqu’on peut considérer que plusieurs animaux utilisent et même fabriquent des outils, nous pouvons nous attendre à ce que la séparation - implicite dans la technologie - entre l’individu et la nature, s’applique également, d’une certaine manière, aux animaux. Et si elle s’applique aux animaux, pourquoi pas aux plantes? Aux champignons? Aux bactéries? À la vie pré-cellulaire (si elle a existé)? Nous considérons communément que les primitifs vivaient en “harmonie avec la nature” ou étaient même « un avec elle »; que dire alors des espèces non-humaines. Elles sont certainement dans un état plus proche de la nature que nous ne le sommes, mais même chez les organismes les plus simples on trouve une semblance de séparation, un indice de ce qui était à venir. J’aimerais que vous considériez que l’actuel âge de séparation a débuté il y a une éternité, qu’elle est inscrite dans l’avenir par la dynamique même de l’évolution biologique. Elle n’est pas le résultat d’une erreur, une fausse note introduite par un groupe ou l’autre d’hominidés dans la grande symphonie de la nature. La séparation est plutôt un développement inévitable du processus cosmique.
Au niveau le plus fondamental, en maintenant un environnement interne distinct de l’équilibre thermal et chimique, toutes les créatures vivantes créent une distinction entre elles-mêmes et le monde extérieur. Toutes les définitions modernes de la vie utilisent le concept qu’on appelle l’homéostasie. Parce que l’homéostasie implique un arrêt ou un renversement de l’entropie, elle requiert une source d’énergie, le soleil par exemple, et à travers elle, l’entropie est en quelque sorte exportée dans l’environnement extérieur. Donc, par définition, la vie crée le dualisme, un intérieur et un extérieur, et en plus, se nourrit irréversiblement de l’environnement. En termes de thermodynamique, la vie existe seulement en créant de l’entropie dans l’environnement.
Donc, la vie ne requiert pas la séparation, elle est la séparation d’une partie, temporairement auto-suffisante, de l’univers. Par contre, contrairement à nos présomptions culturelles fondamentales, cette séparation n’est ni permanente ni absolue, mais varie en degrés. En fait, la séparation se développe par elle-même et elle le fait depuis des centaines de millions d’années sur la terre, d’abord par une phase biologique puis technologique.
La distinction entre le moi et l’environnement est minime parmi les premières formes de vie. Les bactéries brouillent la distinction moi-autre par le partage de leur matériel génétique. Même les plantes et les animaux supérieurs dépendent les uns des autres pour co-créer un environnement interne et externe essentiel à leur existence mutuelle. Aucune plante ou animal n’est un être distinct entièrement individué et isolé. Comme nous le verrons au chapitre six, il n’y a pas de définition précise et absolue du moi ou de l’organisme; notre croyance n’est qu’une projection de notre idée erronée de ce que nous sommes. Pourtant, l’évolution de la vie depuis la bactérie jusqu’aux formes de vie plus élevées, a préparé le terrain pour une accélération de l’individuation à venir.
Il est maintenant nécessaire de démentir le mythe désuet de la reproduction bactérienne. Depuis longtemps on a présumé que parce qu’il n’y a pas d’échange de chromosomes dans la reproduction asexuée, l’évolution a dû se faire très lentement parmi les organismes asexués comme les bactéries. En fait, les bactéries sont génétiquement beaucoup plus dévergondées que les autres organismes et non moins, à un point tel que le concept même d’espèces et d’individus les concerne à peine. Les bactéries échangent continuellement leur matériel génétique par une variété de moyens : les bactériophages, en émettant des plasmides et autres fragments d’ADN dans leur environnement pour qu’ils soient recueillis par d’autres bactéries, et même en se reliant afin d’échanger directement leur matériel génétique en une sorte de rencontre sexuelle de bactéries asexuées.
La prochaine grande avancée dans le développement de l’individuation s’est produite avec l’apparition des cellules nucléées et la reproduction sexuelle. Leur noyau isole le matériel génétique de l’environnement et permet un moi plus distinct, plus strictement délimité. Le sexe remplace la promiscuité génétique du monde bactériologique par le domaine sévèrement circonscrit du mélange des gènes. Si l’on considère que les gènes définissent un organisme (ce qui est grandement exagéré), restreindre le mélange des gènes à l’acte sexuel a rendu les organismes plus dissemblables. À la lumière de l’échange fluide des gènes chez les bactéries tel que décrit ci-dessus, nous pouvons concevoir la reproduction sexuelle non pas comme une innovation qui rapproche les organismes, mais plutôt comme la circonscription d’une ouverture antécédente, une démarcation plus sévère des frontières. En d'autres mots, l’échange de gènes par le sexe a détourné vers une catégorie séparée, un échange qui auparavant se produisait régulièrement.
Permettez moi de spéculer, à moitié sérieusement, que la vie bactérienne est faite de jouissance quasi constante, équivalent à un état d’union sexuelle perpétuelle avec l’univers. Lorsque nous, les humains, nous engageons dans une relation sexuelle, nous récupérons pour quelques instants un état d’être qui fut pour un temps l’assise de l’existence, un temps où nous étions plus unis et moins isolés. Lorsque nous « faisons l’amour », à plusieurs niveaux nous laissons tomber nos frontières. On peut apprécier la justesse de l’euphémisme « l’amour n’est rien d’autre que la dissolution des frontières qui nous séparent les uns des autres ». Les bactéries défendent ces frontières avec beaucoup moins de vigilance que les organismes nucléés, on pourrait donc dire qu’elles sont plus en amour avec le monde. Combien plus jouissif serait un état sans frontière, éliminant même celles de l’homéostasie de la membrane bactérienne. C’est ce qu’on entend par conscience cosmique, union divine ou amour universel. Devrions-nous voir l’évolution par laquelle le moi se sépare de la totalité et entre en compétition contre d’autres moi pour la survie, comme une distanciation progressive de cet état? Si c’est le cas, alors allons plus loin que les « futurs primitifs » de John Zerzan; au lieu d’un simple retour à l’état d’unité avec la nature pré-technologique des chasseurs-cueilleurs, débarrassons-nous de l’évolution et de la technologie, renversons la tyrannie des eucaryotes! Notre erreur n’est pas apparue avec l’agriculture ou le langage représentationnel mais avec la cellule nucléée! Tout en badinant, je pointe à nouveau vers la possibilité que cette nécessité intrinsèque, cette montée de la séparation ait, en fait, un but cosmique.
L’isolement du matériel génétique dans le noyau cellulaire a effectivement aligné les intérêts pour la survie de cette entité organique avec ceux de l’ADN. Prétendons que vous et moi sommes des bactéries possédant des ancêtres communs. Du point de vue de l’ADN, puisque ma reproduction se fait seulement de manière asexuée et produit un clone exact, ma survie n’est pas plus importante que la vôtre, et il n’y a aucun obstacle évolutionnaire à l’altruisme, tout au moins à l’intérieur d’une même espèce. En effet, certains ont suggéré qu’une espèce bactérienne serait la propagation d’un individu singulier. La fréquence du transfert génétique horizontal chez les bactéries illustre l’importance relative de la prétendue individualité du point de vue de la reproduction génétique.
Comparons ceci au mode de reproduction sexuel dans lequel chaque individu est génétiquement unique. Parce que vous et moi (n’étant plus des bactéries) possédons plusieurs gènes que nous ne partageons pas, et parce que nous ne pouvons pas échanger notre matériel génétique, il revient à nos gènes de nous programmer à nous conduire de manière à maximiser notre survie personnelle et notre reproduction, et ce, même au détriment des autres. Parce que leur reproduction est exclusivement sexuelle (sauf quelques exceptions), les animaux ont le plus à gagner génétiquement de ce type d’égoïsme. Et plus une espèce est génétiquement différenciée des autres, plus l’élan génétique vers l’égoïsme est nécessaire. La séparation entre individu d’une même espèce, ainsi que du reste de la nature, a un fondement génétique plus marqué à mesure que nous montons la chaîne de l’évolution.
Je m’empresse d’ajouter que l’analyse ci-dessus est un peu trompeuse. Elle est fondée sur certaines prémices scientifiques désuètes que j’espère démolir dans ce livre. Le fait est que la compétition est beaucoup moins une déterminante du comportement et de l’évolution que communément supposé. Notre image d’une nature cruelle et sans pitié est principalement une projection de nos propres préjudices culturels. Nous trouvons ce que nous cherchons. Deuxièmement, l’idée que les gènes programment notre conduite et gèrent le développement de notre physionomie est également erronée, elle est le produit de notre vision mécaniste du monde; des preuves émergent montrant que l’environnement déclenche et même altère l’ADN à des fins qui transcendent l’individu. Troisièmement, l’intégrité génétique des organismes plus développés n’est pas aussi absolue qu’on le suppose communément : les plantes, les champignons et même les animaux partagent la fluidité génétique des bactéries de manières insoupçonnées. Une quatrième indication que la supposée intégrité génétique de l’entité biologique est largement une projection culturelle, est la mutation de la bactérie non nucléée en cellule eucaryote qui, comme tant d’autres sauts macro-évolutionnaires, s’est produite par la simple fusion d’organismes plus élémentaires. La coopération et non la compétition est le fondement de la vie et le moteur primaire de l’évolution. Dans un autre chapitre, je vais explorer comment cette nouvelle compréhension de la vie pourrait également offrir un modèle pour une nouvelle phase de la civilisation humaine. Pour l’instant, il suffit d’observer que l’individualité des cellules eucaryotes, et des plantes multicellulaires, des animaux et des champignons qui en dérivent, est fondée sur la coopération d’organismes simples. Comme le souligne Alfred Ziegler dans « Archetypal Medicine » la vie est une chimère.
L’ADN mis à part, nous sommes tous perméables à notre environnement puisque nous échangeons régulièrement des matériaux avec le monde. Nous sommes des structures semi-permanentes du flux, ayant une existence indépendante des substances matérielles spécifiques qui nous composent, comme une vague sur l’océan contient temporairement un certain nombre de molécules d’eau. Les molécules se soulèvent à mesure que la vague se déplace à travers d’autres molécules. De même, bien que la matière de l’univers se recycle à travers chacun de nous à des rythmes différents et de façon unique, nous partageons cette matière, et dans nos relations, co-déterminons mutuellement le flux incessant de nos mutations. Ni la matière, ni ses structures ne constituent des unités autonomes et indépendantes. Le moi n’a qu’une réalité conditionnelle.
J’explorerai les détails et la signification du changement de paradigme en biologie au chapitre six; Pour l’instant, il importe principalement de considérer que dans la mesure où la compétition génique détermine le comportement d’un organisme, la séparation du moi de son environnement a un fondement évolutionnaire et non purement technologique. Que ce soit par l’utilisation d’outils ou non, les créatures vivantes - et surtout les animaux - manifestent une dualité naissante par leur manipulation de l’environnement dans un but égoïste. Même si dans son ensemble la vie est une totalité unifiée, elle incarne tout au moins une séparation conditionnelle, une division de point de vue entre le mien et le tien. La séparation a débuté longtemps avant que les humains ne peuplent la terre.